Solo d'un Revenant de Kossi Efoui



Critique

Note du livre Retour en terre fragile

Lecteurs

Votre note

Retour en terre fragile



Troisième roman de Kossi Efoui, Solo d'un revenant s'inscrit dans la continuité des deux œuvres qui l'ont précédé. Mêmes motifs et mêmes questionnements, mais déployés sous de nouvelles facettes, de déplacements en dépassements. Un trait marquant de la démarche de l'auteur, qui, refusant toute vérité générale, écrit comme il questionne.

 

Cette chronique est proposée dans le cadre de la rentrée des lecteurs.

 
Solo d'un revenant prend place dans la partie Sud d'un pays, séparée du Nord depuis dix ans par une frontière, qui vient cependant de rouvrir : les populations se pressent pour obtenir un laissez-passer. Un homme, dont on apprend seulement qu'il est un "revenant", retourne dans le Sud où il a passé sa jeunesse. Du passage au checkpoint à ses pérégrinations dans les quartiers qu'il peine à reconnaître, le roman fait entendre la voix de ce personnage, à laquelle d'autres voix font écho. Des souvenirs affluent, mêlés à des bribes d'Histoire et à des considérations sur le présent. Dix ans de guerre et de violences ont marqué les lieux et les habitants. Le temps semble s'être enfui, et le revenant cherche vainement ce qu'il a connu, un "temps où la vie était miraculeusement quotidienne".

Du couvent des Vierges Folles à la Compagnie de théâtre des Pièces à Convictions qu'il a montée, les souvenirs du narrateur mettent aussi en scène le trio amis dont il a fait partie, avec Mozaya - son "frère siamois", mort dans des conditions tragiques, et Asafo Johnson, celui qu'il est venu chercher, et qui semble avoir réussi à tirer son épingle du jeu en devenant "coach en littérature".

« Le passé est devant nous »

Au fur et à mesure que le narrateur traverse les lieux de sa jeunesse, peuplés de fantômes (en est-il un lui-même ?), nous parviennent les bribes des événements qui ont meurtri le pays. Ils sont l'écho d'une histoire africaine récente, mais aussi d'une histoire mondiale : guerres fratricides, massacres, enfants-soldats, déplacement de frontières. Car si le roman se situe dans un pays africain, il ne traite pas de l'histoire propre à un pays, cherchant plutôt à interroger le rapport à l'histoire dans ce qu'il a d'humain. Que faire après le traumatisme ? Que faire d'un passé qui ne passe pas? Entre la vengeance et le pardon, le revenant explore l'absurdité de l'éternel recommencement des conflits.

Le conditionnement des mots

Comme le dit dans le livre le père de Mozaya : « on n'entend pas toutes les voix dans la même histoire ». Le présent ne parvient pas à démêler cette histoire douloureuse, chaotique, dans laquelle les prophètes et autres marchands d'espoir viennent déverser leurs paroles. De même, le pouvoir politique diffuse des discours indiquant ce qu'il faut penser et croire : la radio annonce la fin de la guerre, "Paix et Célébrations", alors que la population rappelle sans cesse "tu n'oublies pas nous, nous sommes pays en guerre". La parole officielle, publique, fait circuler un ordre qui conditionne les esprits, et qui correspond davantage à l'ordre mondial qu'à celui du pays. Le même ordre qui intervient dans la politique du pays pour transformer les ex-coupeurs de gorge en agents de police affables.

La langue de bois est l'agent principal de cette entourloupe collective. Le pays ressemble à un théâtre d'illusions, une Fabrique de Cérémonies, où tout n'est que belle parole. Efoui joue avec ces mots-concepts qui surgissent dans le quotidien, et propose par exemple de faire du « développement personnel durable ». Aux discours oiseux qui conditionnent, semblent répondre au cours de l'œuvre des chants d'oiseau, comme une invitation à veiller sur les mots, pour que ceux-ci permettent encore de parler du réel comme du rêve.

Etre mutant

Suspendu entre ce qu'il voit et ce qui se joue, le revenant est comme l'homme sur la barque qui se voit aussi sur la rive qu'il quitte. La distinction entre réel et irréel se situe dans l'espace troublant de l'indécidable. Le revenant n'est pas revenu. Il est maintenu dans ce mouvement qui n'aboutit pas, mouvement qui correspond à la dynamique de l'œuvre et cherche un mode d'exorcisme. En vain apparemment, puisque le roman lui-même fait écho à l'éternelle répétition d'un simulacre. Profondément seul, refusant d'entrer dans cet ordre, il adopte une attitude de mutant. Le mutant qui refuse l'ordre imposé, la parole détournée et invite à se libérer des frontières car, comme le dit l'un des personnages : « les racines terriennes sont aériennes ».

Kossi Efoui, Solo d'un revenant, éditions du Seuil, août 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 30 août 2008
- Toutes les chroniques de la rentrée des lecteurs