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Le téléviseur trônait sur un étagère basse, marron, sur le parquet vacillaient les ombres des tours qui s'écroulaient, des hommes qui se détachaient des façades et sautaient vers la mort. Sur la table, il y avait des verres et des assiettes pour au moins trente invités mais la plupart n'étaient pas venus. L'après-midi, Ginka avait acheté trois bouteilles de gin et une caisse de Schweppes. - Pour ceux qui ont besoin de quelque chose de plus fort que le vin, dit-elle en désignant Jakob qui était invité pour la première fois. Il était rentré de New York le matin, la veille il était encore dans le World Trade Center, les autres se rassemblèrent autour de lui comme s'il était un survivant, lui posèrent des questions auxquelles il ne répondit pas : il était ailleurs. Isabelle disparut dans le bureau de Ginka pour appeler Alexa, elle tomba sur le répondeur et se demanda où Alexa et Clara passaient la soirée. Devant la télévision, Isabelle avait failli fondre en larmes, mais maintenant, en écoutant le bref message d'Alexa, le téléphone à la main, elle trouva absurde de pleurer des gens qu'on ne connaissait pas, et d'omettre de la faire pour tant de morts. Dans le bureau de Ginka, il y avait un petit canapé gris, le revêtement en cuir était usé, un coussin avait glissé, quelqu'un avait essayé d'enlever une tache en frottant, une marque claire, longitudinale, en attestait. Elle s'assit, hésita un instant, délaça ses chaussures et posa les pieds sur le dossier, elle voulait fermer les yeux, juste quelques minutes, quand on frappa, Jakob entra et se laissa tomber près d'elle, ses pieds touchaient presque son cou.
Tu ne te souviens pas, constata-t-il. Elle regarda sans curiosité les cheveux roux, les traits un peu trop doux, les joues arrondies qui faisaient paraître la bouche plus petite mais était compensées par le nez marqué et le front haut, il était beau garçon, ou du moins agréable à regarder. Elle ne se souvenait pas. Sur une petite table aux pieds fins, il y avait un verre d'eau avec trois roses fanées, les tiges avaient pris depuis longtemps une coloration brune, dans l'eau luisante flottait une feuille qui paraissait plus grosse que nature. Ginka criait quelque chose, cria son nom ou celui de l'homme, il prit doucement la main d'Isabelle, la garda dans la sienne qui était légèrement moite et attendit. Fribourg, pensa Isabelle. En dépit des kilomètres parcourus, des années, des innombrables décisions et gestes accomplis, la mémoire cracha ses souvenirs, souvenirs de troncs d'arbres imbibés de pluie, dénudés et sombres dans le crépuscule, d'un sous-bois dégarni, comme décoiffé par une tempête qui n'avait pourtant pas pu pénétrer aussi profondément au coeur de la forêt, de la pente raide au Bromberg où, l'été, l'herbe poussait sous les hêtres comme dans une clairière car les arbres étaient espacés, comme si aucun d'eux ne souffrait d'être dérangé. Surprise, elle prononça son nom. Jakob. Elle se souvenait de la promenade dix ans plus tôt, de la forêt, du crépuscule et de l'humidité, du trouble qui lui avait fait prendre la main de Jakob tout en sachant qu'elle irait retrouver son amant, et leur vie commune chaotique et humiliante. Par la porte entrouverte, un rai de lumière tomba juste sur les trois roses.
”
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