Démunis de Katharina Hacker



Critique

Note du livre Typologie du désenchantement

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Typologie du désenchantement



Quelques temps après les événements du 11 septembre, quelques écrivains américains (citons Jonathan Safran Foer, Jay McInerney ou plus récemment Claire Messud) ont su exploiter la fiction pour interroger leur époque avec force et subtilité. Mais les avions kamikazes n'ont pas frappé que les tours de New York : l'onde de choc a vite fait de se répercuter dans les esprits du monde entier. Cinq ans après le drame, l'allemande Katharina Hacker signe l'un des romans les plus intelligents de la littérature "post 11 septembre". Couronné en Allemagne du Deutscher Buchpreis, Démunis paraît en France pour la rentrée littéraire.

Cette chronique est proposée dans le cadre de la rentrée des lecteurs. L'auteur de ces article est membre de Flu.fr : visitez l'espace de Romain

Comme si de rien n'était

Les personnages de Katharina Hacker s'appellent Isabelle et Jakob, Hans, Ginka, Alexa et Clara, Andras et Magda. Ils sont berlinois, n'ont pas encore d'enfants et la trentaine ambitieuse. Ils ont si bien réglé leur existence, qu'ils remplissent finalement leur vie plus qu'ils ne la vivent. Au soir du 11 septembre 2001, ces jeunes gens apprennent les attentats qui ont frappé le World Trade Center : « Devant la télévision, Isabelle avait failli fondre en larmes, mais maintenant (...) elle trouva absurde de pleurer des gens qu'on ne connaissait pas, et d'omettre de le faire pour tant d'autres morts ». Ils vont tenter de poursuivre leur chemin comme si de rien n'était, malgré le bouleversement que subit leur époque.

A l'aube du XXIème siècle, Katharina Hacker dresse le portrait d'une génération qui n'espère plus. Détachés des autres, incapable de prendre une décision, Isabelle et Jakob pensent réussir leur vie, mais sans réellement savoir ce qu'ils en attendent, sans se connaître l'un et l'autre. Centrés sur eux-mêmes, ils essaient de tenir le monde à distance en faisant le stratégique choix de l'indifférence : « A minuit, ils se souhaitèrent une année pacifique tout en sachant qu'ils n'en croyaient rien. Mais ils trinquèrent à la paix, trinquèrent sans se le dire pour continuer à être épargnés. » Mais bientôt, fatalement, la réalité les rattrape : « Désormais le 11 septembre n'était plus que la ligne de démarcation entre un avant imaginaire insouciant et les jérémiades pleureuses, agressives qui ne cessaient de se propager.»

Les lendemains impossibles

Mettant en scène le désarroi et les craintes nées de l'agression kamikaze, Katharina Hacker analyse finement le lien entre histoires personnelles et grande Histoire. Nul ne peut échapper à la marche des siècles, semble-t-elle nous glisser à l'oreille, et les choix de chacun inscrivent forcément son existence dans l'époque. Mais l'écrivain ne s'arrête pas à dépeindre brillamment cette génération. A travers des personnages que l'on croit secondaires, elle s'attache également à saisir ce début de vingt-et-unième siècle. A côté d'Isabelle et Jakob, il y a aussi Jim et Maé, Ben et Albert. Ils sont londoniens, marginaux, et pour eux l'espoir implique de franchir les limites : celles des relations sociales, des lois, de soi. Victimes de la violence sourde de l'époque, ils posent eux aussi la question du choix, ou plutôt de l'apparente impossibilité de leurs choix, liée à leur condition.

Comment ne pas être fasciné par les destins croisés de ces personnages, que Katharina Hacker dépeint avec une justesse d'anthropologue ? Paradoxalement, son tour de force est de tenir ses personnages à distance, à l'instar de leur attitude face au monde. Elle esquisse plus leurs sentiments qu'elle ne les décrit véritablement et laisse souvent les ambiances suggérer leurs états d'âme. Elle imbrique constamment climat, paysage et décor avec les faits et gestes des personnages. Ainsi, quand Jacob s'interroge sur son début de liaison avec Isabelle : « Maintenant, dans la Wartburgstrasse, il regardait fixement les dalles carrées du trottoir, l'une était fêlée sur le côté droit, des dalles aux joints étroits, en pierres ou graviers broyés tirant sur le rouge. Il se mit à pleuvoir ».

Styliste hors pair déjà comparée à Virginia Woolf, Katharina Hacker maîtrise son roman de bout en bout et distille son intrigue plus qu'elle ne la déroule. C'est une démonstration magistrale qu'elle nous propose avec Démunis, dans une écriture toute en nuances. Voilà un texte essentiel qui laissera durablement des traces chez ses lecteurs.

Katharina Hacker, Démunis, Christian Bourgois, août 2008. 

Romain Plyer

Le 25 August 2008

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