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Co-auteur de l'ouvrage Le Vrai canard, livre-enquête sur les dessous du Canard Enchaîné, le journaliste Karl Laske revient pour Fluctuat sur cette investigation.
- Le Canard Enchaîné repond aux accusations des auteurs dans son édition du 26 novembre. Une synthèse est à lire sur le blog politique.
Voix posée, Karl Laske, choisit ses mots méticuleusement. Le journaliste de Libération marche sur des œufs. On le comprend. Parti à l'assaut de l'autre monument de la presse française, après La face cachée du Monde de Pierre Péan et Philippe Cohen, avec son partenaire Laurent Valdiguié, il n'a pu réunir tous les membres de son collectif d'investigateurs regroupé sous le nom Victor Noir, notamment auteur de Nicolas Sarkozy ou le destin de Brutus (2005) et Putsh au PS (2007). A croire qu'il faut être fou pour s'attaquer à une institution telle que le Canard Enchaîné.
Tombés face à un mur, Laske et son compère ont donc dû aller à la pêche pour en savoir plus sur les (dys)fonctionnements du palmipède. Comment il nourrit sa fameuse Mare aux Canards de la page 2 ou le Journal deCarla B. Pourquoi il passe sous silence certains sujets et a de plus en plus de mal à reconnaître ses erreurs, lui qui aime tant faire la leçon à ses petits camarades de la presse subventionnée.
Qu'est-ce qui vous a motivé à aborder ce sujet que vous qualifiez de tabou ?
On est initialement des journalistes judiciaires, et on a pendant longtemps suivi des affaires politico-financières. Ces dernières années, on a découvert combien le Canard s'en prenait aux petits juges, Eva Joly, Philippe Courroye, etc... C'est un vrai phénomène que l'on a constaté. Simultanément, on a vu le Canard prendre la défense de Roland Dumas, président du Conseil Constitutionnel au moment des enquêtes, relayer des stratégies de défense plutôt que de porter le fer là où il avait l'habitude de le faire par le passé. Si on regarde le Canard des années 70, il pouvait interpeller de manière vigoureuse les présidents, les ministres, répondre sur deux pages au président Pompidou, ce n'est plus possible maintenant. Ce qui nous a d'abord choqué, c'est donc de voir le Canard sur le bord de la route dans des enquêtes sur lesquelles on travaillait.
Le Canard enchaîné n'a pas vraiment l'habitude d'être la cible d'une enquête de ce type.
Effectivement, il est dans une disposition d'institution. Même dans les critiques, on emploie beaucoup le terme de monument. Il a une position à la fois centrale et intouchable. Ça nous intéressait de voir pour quelles raisons il s'était entraîné dans des relations de connivences, comme c'était le cas avec Dumas, avec François Mitterrand. Et on s'est aperçu que c'était à nouveau le cas avec l'équipe Sarkozy. Ce n'était pas notre angle de départ, qui était de savoir comment le Canard travaillait à la fois sur la page 2 qui doit restituer l'univers présidentiel, l'univers du gouvernement, et en même temps faire des enquêtes sur ces mêmes politiques. On voulait savoir s'il n'y avait pas à un moment donné des trous noirs, ou des incapacités du journal à mener des enquêtes embarrassantes dans ce contexte.
Si l'on pousse un peu plus loin le raisonnement de votre livre, le Canard préserverait donc Nicolas Sarkozy pour continuer à avoir de quoi alimenter sa page 2 ?
C'est un peu plus complexe. C'est un travail humain, il y a donc des journalistes qui veulent faire leur métier. On n'est pas dans une condamnation du Canard de manière globale. On dit qu'à un moment donné, les jeux d'influences peuvent avoir des conséquences. Et qu'en ce moment, ils en ont. L'installation, par exemple, du Journal de Carla B. comme une chronique récurrente, alors que c'est une chronique presque people, très peu incisive et qui tient des relations entre Le Canard Enchaîné et la présidence. C'est un conseiller du président qui se charge d'alimenter la chronique de Carla. On s'est aperçu qu'il y avait une vraie opération de communication derrière ça. Que le journal était utilisé, que la présidence et Carla Bruni y faisaient passer des messages. Ça nous semble grave, pas dans l'absolu, mais par rapport à ce que les lecteurs viennent chercher dans Le Canard Enchaîné. C'est à dire un point de vue indépendant.
En même temps, ce jeu de manipulation entre l'informateur et le journaliste n'est pas nouveau. S'est-il renforcé depuis l'élection de Nicolas Sarkozy ?
C'est loin d'être nouveau. On explique comment ça a fonctionné déjà sous Mitterrand. Les liens entre le pouvoir socialiste et Le Canard Enchaîné étaient si importants que ça a affecté durablement l'indépendance du journal à cette époque. Des affaires n'ont pas été suivies comme elles auraient dû l'être. Le journaliste qui a par exemple suivi l'affaire du Rainbow Warrior a quitté Le Canard Enchaîné écœuré, parce qu'il ne pouvait pas publier les informations qu'il avait obtenues sur la troisième équipe. A notre avis, il y a une vraie crise du Canard Enchaîné par rapport à son indépendance qui est née à ce moment-là.
Si on peut comprendre que le Canard ait idéologiquement pris position en faveur de Mitterrand, il est plus étonnant d'imaginer une telle connivence vis à vis de Sarkozy.
Ce qu'on essaie de montrer, c'est que le travail d'information qui se fait sur la page 2, avec des sources, des journalistes politiques, des gens qui sont relativement proches de Brice Hortefeux, ou d'autres personnalités proches de l'Elysée. Et maintenir ce réseau vivant affecte le travail d'enquête. Certains des journalistes sont des courroies de transmission, des journalistes qui écrivent des livres sur les voyages de Sarkozy, ou des livres politiques assez peu intéressants qui sont là pour suivre un peu la vie de la cour. Notre question c'est de savoir si cette présence forte d'un réseau qui relie la présidence au Canard affecte sa capacité à faire des enquêtes. Et notre réponse est oui. On a vu aussi une enquête réalisée par un journaliste du Canard sur les revenus d'avocat de Sarkozy trappée par la direction.
Le journal n'est pas instrument, mais il est sous influence. La page 2 est écrite dans l'optique de mettre en scène le président, mais dans une mise en scène qui le satisfait. Par ailleurs, le Canard, grâce à ce réseau, peut aussi être instrumentalisé. On donne deux exemples dans le livre, quand le Canard a publié un article sur le compte japonais de Chirac, sur la base de soupçons qui n'ont pas été avérés, en titrant du "faux compte Sarko au vrai compte Chirac". C'était de l'ordre du choix. Il se trouve que les juges d'instruction saisis de l'affaire ont perquisitionné au Canard pour en savoir plus. Pour eux le lien relevait d'un fait, d'une constatation : un envoi de fax de l'avocat de Sarkozy vers le Canard. L'autre cas est l'affaire de l'appartement Gaymard, qui a concédé lui-même il y a quelques semaines que c'était Hortefeux qui l'avait donné au Canard.
Le Canard bénéficie par ailleurs d'une mansuétude rare de la part du reste de la presse. Notamment lors de l'affaire Yann Piat, où le journaliste André Rougeot a échafaudé une thèse du complot autour du meurtre de la députée UDF en citant, sans les nommer, François Léotard et Jean-Claude Gaudin, d'abord dans le Canard puis dans un livre. Vous racontez ainsi comment Le Monde et Edwy Plenel ont permis à Claude Angeli de dédouaner le Canard en mettant tout sur le dos du journaliste.
Le Monde publiait des éléments de contre-enquête sur l'affaire, et c'est vrai qu'il a permis à Angeli de donner sa version, une version effectivement complètement biaisée. C'est sûr que le journaliste n'avait pas travaillé seul, il avait depuis un an publié à peu près l'intégralité de ce qu'il avance dans le livre en mettant en cause deux personnalités de la majorité. On voit bien que le Canard a pu se permettre des choses qui ne sont pas possibles pour les autres.
A quel point a-t-il été difficile de travailler sur le Canard dans ce contexte ?
On n'a pas pu voir un certain nombre de gens, ceux qu'on voyait demandait la plus grande discrétion, d'autres à avoir des questions écrites. Même des plumes indépendantes ont refusé de nous parler. Quand on a contacté Claude Angeli, il a dit "non on ne peut pas vous recevoir, il faut envoyer vos questions". Là, on s'aperçoit que c'est un institution jusqu'au bout, avec une culture du secret. D'autant plus que c'est une forme de réponse collective qui nous a été faite. Beaucoup de personnes considéraient qu'il ne leur était pas possible de parler. Pourquoi ne peut-on pas parler du Canard ? Le secret ne justifie pas tout. C'est aussi une structure assez archaïque, dirigée par des gens, pour certains, très âgés. Claude Angeli a quand même 77 ans. Ça imprègne le fonctionnement un peu autocratique du journal.
Quelle est désormais votre opinion sur le journal, après avoir mené cette enquête qui met quand même à mal le mythe du Canard ?
Ce sont des choses qu'on savait déjà un petit peu, mais pas aussi crûment. Pour ce qui concerne Sarkozy, on l'a découvert en cours de route, c'est vrai. Mais le phénomène nouveau qui est frappant, c'est que le Canard ne s'excuse plus, ne fait plus amende honorable quand il commet des fautes. Le dernier exemple en date qui a beaucoup circulé sur internet mais n'a pas été relayé par la presse papier, c'est le rapport publié sur l'embuscade en Afghanistan. Dès qu'il a été publié, des commentaires ont révélé qu'il avait été fait de bouts de blogs, et de commentaires de blog. Tout le net en a parlé, c'était sur Arrêt sur images, etc. Ce rapport était un faux et on n'a pas vu une ligne dans le Canard. Les Pan sur le bec étaient dans les habitudes du Canard, tout le monde peut faire des erreurs. Mais là il y a quelque chose de très grave. Le Canard reste une référence, mais il est en crise.
Le Vrai canard, éditions Stock
Edouard Orozco
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