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Un bruit. Un bruit sec d'os qui se brise. Je me redresse. Le feu. C'est le feu qui éclate, claque devant mes jambes rougeoyantes. Ma jupe est brûlante, je dois l'écarter de mes cuisses avant de ramener mes pieds nus sous mon corps abandonné au fauteuil et à la chaleur de la cheminée qui l'enveloppe, alanguit sa chair. La nuque ploie, et de là, de cet angle cassé, j'aperçois à mes pieds la bouteille de sancerre vide à la moitié... Et plus loin, sur la table, mon verre empli d'un liquide blanc, ou blond, parfois, lorsque les flammes l'incendient, jettent sur lui ces reflets roux qui l'avivent et s'agitent, jouent cette danse qui m'attire. Un geste suffit, ma soif s'apaise... Puis à nouveau, elle semble sans fin, alors je cède, je bois.
La nuit est tombée maintenant. Je viens d'allumer une cigarette, entre mes doigts, je fixe ce cercle luminescent qui à lui seul, asservit tout un incendie... Fumées, alcools, brasier, l'ensemble neutralise le chaos dont mon front résonne. Je crois m'apaiser, m'amollir. Je crois ne plus penser aux cahiers quand ils ne cessent d'occuper l'arrière fond de chaque idée. Ils sont en moi, je ne m'en débarrasserai pas comme cela. Mon verre s'engourdit, ma main peut-être... Un liquide s'égoutte sur le tapis, du vin... Le verre semble tomber... Infiniment... Eveillée, je somnole. L'esprit errant... Je visite notre histoire. L'oeil affolé, voyant fou au coeur de son funeste musée. C'était il y a deux semaines. Je me rappelle encore, lorsque le téléphone a sonné, la peur, cette peur ancienne qui immédiatement m'a rattrapée, entière, intacte, aussi tenace et assourdissante qu'au temps d'Artel. La sonnerie ne s'arrêtait pas. François a décroché. C'était pour moi.
Aussitôt la force dont j'usai pour fixer cette voix d'homme inconnue m'épuisa, et je ne sais combien d'interminables minutes s'écoulèrent avant qu'un oui étale ne tombe enfin de mes lèvres, un son noir, raclé, arraché à la gorge. Alors je raccrochai, immobile, les yeux rivés au vide.
- Marie, c'est qui ce notaire ?
Sans relever la tête, le regard enfoncé plus loin encore dans le sol, j'articulai péniblement, comme
en rebours, en dehors de moi, comme si les mots provenaient d'ailleurs, d'une autre bouche, un écho brumeux qui n'esquissait que les contours perdus d'une mauvaise scène où je n'étais pas, qui ne me concernait pas et bientôt serait abolie par François, ou n'importe quel autre élément du réel venant la démentir et m'en extraire, me ramener à l'instant précédent, juste avant que ne me soit annoncée la nouvelle : à nouveau ma soeur aînée prenait place dans ma vie, s'imposait à moi.
- Barbara me lègue la maison...
- Quoi ?
- ... la maison d'Artel !
Pourquoi soudain cet énervement, cette brusquerie du ton ? A cet instant, je n'avais plus envie
que de me taire, d'ignorer cet appel, de l'oublier, l'annuler par la simple force du silence. Cela faisait presque trois ans que nous étions partis François et moi, que nous avions quitté Artel, laissant seule Barbara là-bas. Depuis nous n'avions plus eu aucune nouvelle, nous ne savions plus rien d'elle, excepté - nous le devinions seulement - que depuis longtemps déjà elle devait être sortie de la clinique.
- Marie, t'es sûre que c'est ce qu'il t'a dit ?
- Mais oui ! Je dois même aller là-bas pour
signer... mais pourquoi elle fait ça, ça lui sert à
quoi ?
Lorsque François avait décidé en urgence de notre départ, c'était avant tout pour moi, pour me préserver, mais aussi pour elle, pour Barbara pour qu'une fois soignée, elle puisse retourner habiter la maison, s'y isoler et reprendre, continuer à écrire.
- Je ne sais pas, elle a certainement de nouveaux projets,... elle a peut être terminé d'écrire ou arrêté, elle veut passer à autre chose...
Non. François se trompait. D'après le notaire, cette décision n'était pas récente, cela datait de 2004, quelques jours avant mes dix-sept ans, c'est là qu'elle l'avait contacté et mandaté pour organiser ce leg en lui imposant de ne pas me prévenir avant aujourd'hui.
Je relevai la tête, François ne me regardait plus, d'un coup il s'était tu, comme absorbé en lui même, déjà il cédait au passé, à ces images qui le consumaient, je le voyais, dans ses yeux, toute l'histoire défilait tandis qu'en moi, des questions bien plus présentes affluaient, toutes plus pressantes les unes que les autres et qui peu à peu allaient me soulever, me faire perdre pied et basculer.
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