Les Damnés du Bitume de Karim Madani



Critique

Note du livre Amer Béton

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Amer Béton



Déjà auteur d'un premier roman, Hip Hop Connexion (éditions Sarbacane, collection eXprim), Karim Madani propose avec Les Damnés du bitume un nouveau roman urbain, dans lequel s'établit, avec pas mal de classe, une sorte de mythologie du gangster et des ghettos.
La première impression qu'on a eue de ces Damnés du Bitume n'était pas (la) bonne, c'est le moins qu'on puisse dire : la couverture évoque une sorte de mythologie crypto-gay en total contresens avec l'accroche - Belfond nous avait habitué à mieux dans ce domaine - et les premières pages sentent bons le Boyz in the Hood mis en mots plutôt que le roman. On avait tout faux : Les Damnés du Bitume, à défaut d'être un OVNI littéraire ou un roman monstrueux, est une excellente histoire de genre, un roman efficace que d'aucuns classeraient désormais dans la catégorie des « nouvelles littératures urbaines », même si, en réalité, l'intrigue à plus à voir ici avec le drame shakespearien qu'avec La Haine ou, pour rester en littérature, Boumkoeur et consorts.

Karim Madani, que je ne connaissais pas, a 36 ans et travaille comme journaliste et essayiste pour de nombreux magazines hip-hop, dixit la quatrième de couverture. Il écoute certainement beaucoup de bon rap US, connaît ses classiques (Scarface, Apportez moi la tête d'Alfredo Garcia, West Side Story,...) et n'hésite donc pas à implanter son intrigue au cœur du Los Angeles des gangs, des trafiquants de drogue et des jeunes mexicanos, choix assez casse-gueule (l'influence US a donné au rap français des tics immondes) mais qui s'avère payant à la lecture de ce second roman. La balade travaille sur la mythologie (ou les clichés ?) de ces quartiers là, sans qu'on sache si elle est tiptop ou toc, puisqu'on n'y connaît rien de rien. Vu d'ici, l'auteur s'y connaît suffisamment pour que cela sonne plus vrai que vrai et c'est à peu près tout ce qui compte.

Casting complet

Madani installe ses personnages avec beaucoup de classe et de technique : une légende mexicaine qui sort de prison et reprend les affaires où il les avait laissées, un politicien mexicano qui a le vent en poupe et a besoin de fric pour mener campagne, un flic écartelé et désabusé dont la famille vit toujours en plein milieu du ghetto et dont le père moisit en taule pour toujours suite à l'application de la « loi des 3 délits », un jeune artiste - frère du précédent - magicien des peintures murales et des tags qui tente de surnager alors que tout autour de lui les hommes tombent comme des mouches. Ajoutons à cela quelques personnages déjà vus ailleurs, et surtout au cinéma : un jeune rappeur devenu tueur fou et arriviste, un flic black baptisé bizarrement Frank Castle (c'est le nom du Punisher) mais qui ne lui ressemble pas, une ou deux jolies nanas bronzées et allongées alanguies sur des canapés et le casting est complet.

On ne racontera pas l'intrigue des Damnés du Bitume, sans quoi la lecture du livre n'aurait pas de sens mais Madani mène son affaire avec beaucoup de maîtrise jusqu'à sa terrible conclusion. Hector, le jeune peintre du ghetto (spécialisé dans la réalisation de « murs » en l'honneur des jeunes qui sont tombés), devient assez vite le point de fixation du roman. Son personnage romantique est particulièrement bien campé et évoque, pour ceux qui ont déjà entendu la chanson (est-ce une vraie référence, on n'en sait rien), l'Hector du "First of The Gang To Die" de Morrissey. Sa fin est à l'avenant, spectaculaire comme du Peckinpah et tragique comme une chanson d'Ice T. On reprochera à peine à Madani d'abuser des références clins d'œil (Alfredo Garcia, les textes de rap encapsulés à droite à gauche) et d'aller un peu trop vite sur le final : Les Damnés du Bitume se lisent comme un Voyage au Bout de l'Enfer, héroïque et tragique à la fois, une plongée en apnée dans un monde qui restera, on l'espère, à jamais exotique et lointain.

Karim Madani, Les Damnés du bitume, Belfond, septembre 2008.

Benjamin Berton

 

Le 24 October 2008

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