L'Excuse de Julie Wolkenstein




Martha’s Vineyard, juillet 20.

La première fois que je l’ai vu, c’était ici. Je m’attends maintenant à retrouver des photos. Cette après-midi-là, dans mon souvenir, nous avons dû poser devant l’objectif d’oncle Dick, une fois que j’ai rejoint leur groupe. Mais celles-là, je serai dessus. Elles ne rendront pas compte de mon premier regard sur eux, sans moi. Je chercherai d’autres photos. Prises par une de ces fins de journée toutes si idéalement pareilles, ici, sur la véranda, pareilles aussi à celle qui est décrite au début du livre. Je m’attends à retrouver le livre, peut-être même à la place exacte où je l’ai laissé après l’avoir lu, il y a si longtemps. Peu de moments dans la vie approchent la perfection autant que l’heure de l’apéritif, surtout lorsqu’il est servi, comme c’était le cas ce premier soir, face à la mer et juste un peu trop tôt, juste assez en fait pour que s’y mêle un délicieux sentiment de culpabilité, de « C’est pas raisonnable » – bref, avant le coucher du soleil. Mon oncle, mon nouvel oncle, un inconnu, dans sa chaise longue (couvert d’un plaid que la brise ne justifiait absolument pas, mais son état, oui, j’en savais déjà assez par tante Françoise pour le deviner), tenait un verre à whisky en cristal taillé gros comme une carafe où tremblaient trois icebergs ; tout sur ce continent paraissait surdimensionné à mes yeux d’étrangère. Derrière lui, appuyés à la rambarde, Charles et Nick me tournaient le dos, attentifs à éloigner du malade la fumée de leurs cigarettes, le bras discrètement tendu vers l’autre côté, là où le terrain dévalait vers la plage et l’océan. Je croyais que ça me ferait mal d’évoquer enfin cette première image ici, dans son décor, elle qui me suit de toute façon partout, mais j’ai voulu la reconstituer dans le détail. Avant d’ouvrir les volets du rez-de-chaussée, ceux des pièces principales au moins (ça de toute façon je le ferai plus tard, il y en aurait pour des heures), je suis allée dans la cuisine fraîche et sombre ; le distributeur de glace du frigo marchait impeccable, la maison est bien entretenue apparemment, même si tante Françoise n’y a plus remis les pieds, n’est jamais revenue, ne l’aurait jamais fait sans doute même si elle avait vécu un siècle de plus.

Pas une sentimentale comme moi, cette tante qui n’en était pas une, mais seulement la première femme de mon père, figure d’un passé familial rarement évoqué. Une vraie dure, la mère de Nick, j’avais déjà eu le temps de m’en apercevoir, ce premier soir où elle m’a laissée les affronter sur la véranda pour monter directement dans sa chambre. Je la connaissais depuis deux jours seulement, ma « tante », mais je savais que ce n’était pas volontairement discourtois. Elle faisait toujours les choses dans un certain ordre, à son rythme (autoritaire), revendiquait la liberté, du coup accordée aux autres, de se préférer, non, j’exagère, de préférer son confort à des obligations jugées inutilement formelles. Elle aimait prendre un bain et se coucher lorsqu’elle rentrait de ses voyages, tout de suite, se
foutait des préceptes concernant le décalage horaire et  le meilleur moyen de s’y adapter, c’est-à-dire en adoptant immédiatement le fuseau local. J’étais novice, moi (je croyais donc dur comme fer à ces règles valables en fait quand on ne reste pas longtemps, que le temps presse, et pas pour moi qui venais m’installer pour une période indéterminée), et résolue de toute façon à découvrir l’Amérique sans attendre, même s’il était presque deux heures du matin heure de Paris. Ni son mari, ni son fils, ni Charlie n’eurent l’air étonnés de me voir émerger toute seule du salon, juste embêtés que le chien bondisse et projette sa truffe vers mon entrejambe. Je détestais les chiens. Après, bien après, je l’ai aimé, celui-là.

J’ai versé quelques glaçons dans le creux de ma main gauche et traversé le hall gigantesque (il est vraiment gigantesque, je le confirme, ce n’était pas un effet exagéré de mon optique européenne d’alors). Le salon n’a pas changé. Je ne sais pas si je vais enlever les housses, j’aime bien tout ce blanc et le tissu, dessous, m’a toujours paru trop fragile pour une maison de bord de mer, trop civilisé. La glace me brûlait la paume, je me suis hâtée vers le bar monumental, versé un whisky (un peu éventé quand même après tant d’années où les soirées se sont succédé dans le silence
identique de la maison abandonnée, jamais rompu par le cliquètement aléatoire, imprévisible des cristaux, ce bruit que j’aime de la glace fondant sous la chaleur de l’alcool), tout ça de la seule main droite, j’ai presque dû décoller les glaçons qui adhéraient à l’autre paume et ils ont plongé dans un premier crépitement, attendu celui-là ; je me souviens que je m’y étais vite mise, ce premier été, et tant pis pour Charles que ça choquait évidemment un peu de voir une fille doser les alcools, manier le shaker, se servir elle-même. Je croyais que ce serait dur de redécouvrir cette vue familière et désormais déserte. J’ai ouvert une porte-fenêtre, déverrouillé les volets sans lâcher mon verre et avalé une bonne gorgée avant de regarder devant moi. C’était il y a une heure et je n’ai pas beaucoup bougé depuis, me suis assise sur les marches au centre exact de la véranda. Demain, je ressortirai un fauteuil et un transat. Ce n’est pas vraiment une véranda, plutôt une galerie couverte qui fait tout le tour de la maison. Le premier soir, j’ai immédiatement reconnu dans la profusion des meubles de jardin qui y étaient disposés, leurs coussins de lin, les châles de cachemire pliés sur les dossiers, la grande table couverte de livres et de revues, le plateau de l’apéritif trônant déjà au milieu, reconnu dans ce salon sans murs un décor familier, aperçu cent fois dans les magazines, les films, un décor qui rimait avec « dynastie », « côte est », « Wasp », et les personnages, chien compris, s’y intégraient parfaitement.