Ailleurs de Julia Leigh



Critique

Note du livre Maison de fous

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Maison de fous



Dix ans après son premier roman, Le Chasseur, qui l'avait faite remarquer auprès de la critique, l'australienne Julia Leigh propose un court roman, qui se distingue par la noirceur de ses personnage et une écriture très épurée. Salué par le Prix Nobel Toni Morrison et par J.M. Coetzee, Ailleurs fait partie des œuvres les plus troublantes de cette rentrée littéraire.

Pour finir le petit roman de Julia Leigh, ne pas avoir peur du sinistre. Sinistre, la demeure aristo qui tient lieu de décor principal. Sinistre, ses personnages qui pour la plupart ne sont jamais nommés par leur prénom, mais par des dénominatifs communs : "la femme", "le garçon", "la petite fille", "la grand-mère"… Plus sinistre encore, la façon dont se déroulent leurs accablantes retrouvailles. Sinistre, et bientôt grotesque. Puisque, comme les travaux de Beckett l'ont si bien enseigné, il arrive ce moment où l'horreur franchit une limite qui la rend inconcevable, et alors risible.

Olivia, "la femme" donc, lassée de se faire tabasser par son mari, revient d'Australie dans la demeure française où elle a grandi, accompagnée de ses deux enfants : seulement neuf et six ans, et déjà confrontés à la vilaine folie des faibles adultes. Ni réjouie ni même surprise de cette visite, malgré de longues années de séparation (elle ne connaît pas ses petits enfants), la mère d'Olivia, la "grand-mère", se contente d'annoncer à sa fille : "c'est un grand jour (…)Votre frère sera bientôt ici". Ce pourrait être un jour de fête. Seulement, ni le lecteur ni aucun des personnages n'auront le temps d'y croire. Il y a, dispersé dans l'écriture de Julia Leigh, à peine saisissables (et c'est ce qui fait son talent), cet ensemble de petits signes qui laissent déjà présager le pire.

Le pire. Quand le frère (Marcus) revient, son épouse Sophie ne brandit pas glorieusement un nourrisson geignard, mais "un paquet" immobile et silencieux dont elle refusera désormais de se séparer : "Il y a eu un accident. Le cordon… à la naissance le cordon était enroulé autour de son cou." Voilà donc un bébé mort, un couple sévèrement traumatisé, et lui-même en péril (on apprendra bientôt que l'homme est adultère) pour se joindre à la macabre comédie qui se joue dans le château et ses alentours. Même la gamine, toujours affublée de son inquiétante poupée Pinky, y participe avec la réplique la plus décapante du roman : "Ce lait a la même odeur que ton cul", dit-elle à sa mère. Il faut dire que la mère est précisément ailleurs, femme distante, atrabilaire qui, pour rendre définitivement impossible tout contact avec l'Australie qu'elle a quitté, emploie des moyens peu seyant à la douceur maternelle : "Avec son haut talon, elle tapa sur la prise du téléphone, l'écrasa pour qu'on ne puisse plus la brancher".

Livrés à eux-même, pris au piège de la maison de fous, les deux gosses sont comme "Hansel et Gretel", auxquels leur oncle Marcus fait allusion lorsqu'il évoque ce qu'il y a ailleurs, de l'autre côté du lac désert. Pas d'ogres ni de sorcière à fuir, mais des dangers aussi sinon plus terrifiants : un oncle qui se masturbe au téléphone (sa maîtresse à l'autre bout du fil), une noyade dans un lac glacée, un cadavre de nouveau-né que l'on range dans le congélateur au lieu de l'ihnumer. Comme le cadavre que les personnages désorientés de Faulkner trimballent d'un bout à l'autre du pays dans Tandis que j'agonise, ce bébé pourrissant pourrait bien refléter de façon concrète le psychisme malade de chacun des vivants qui l'entourent. Reste à savoir si la chose morte disparaît vraiment une fois sous terre, si la guérison est possible. Si l'Ailleurs, énoncé dans le titre, correspond à la capitulation ou à la renaissance.

A la façon des meilleurs tragédiens modernes, de Strindberg à Beckett, le roman de Julia Leigh met en scène quelques personnages fantomatiques, dans un décor dépouillé, pour dire cette folie monstrueuse dont l'homme ne se défait pas, et qui semble depuis toujours faire la matière première des plus grandes œuvres littéraires.

Julia Leigh, Ailleurs, Christian Bourgois, août 2008

 

Céline Ngi Le 12 septembre 2008
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