Joshua Luna




A 28 et 31 ans, les frères Luna sont des prodiges de la bande dessinée US. Révélés par la rafraîchissante saga Ultra, puis par l'incroyable Girls, l'un des comics les plus hypnotiques de ces dix dernières années, Joshua (scénario) et Jonathan (dessin) ont démarré, il y a tout juste un an, une nouvelle série remarquable chez Image : The Sword. En attendant qu'elle paraisse en France, nous avons demandé aux Frères Luna de nous parler de leur style inimitable, de la façon dont ils se jouent des codes superhéroïques, et de leur notre obsession pour les jolies filles. ..

 
Fluctuat : Vous avez une petite trentaine d'années maintenant et vous écrivez depuis 10 ans des albums très matures, très sombres, avec des intrigues super élaborées, à commencer par Ultra. Qu'est-ce qui vous a orienté si tôt vers ces thèmes : la jalousie, la mesquinerie, le sexe ?
Joshua : Je ne pense pas qu'il y ait un âge requis pour écrire de bonnes histoires. Il faut considérer un créateur dans sa globalité, pas juste pour son âge, qui ne veut pas dire grand-chose. L'un de nos parents était militaire. On a donc pas mal déménagé de villes en villes, changé de pays, de continent même. En un sens, on a eu une enfance unique, mais je crois surtout qu'on a trouvé de l'intérêt dans ces thèmes parce qu'ils nous concernent tous. Il se trouve juste qu'on aime dessiner et écrire des histoires et que, du coup, on s'est mis à les jeter sur le papier. Lorsqu'on a démarré, notre jeune âge n'a pas été vraiment un handicap car dans l'industrie des comics les auteurs ne sont pas très "visibles" ou du moins pas aussi visibles que dans le cinéma ou dans d'autres domaines. Pour les comics, cela se passe beaucoup par... la poste et à distance, alors l'âge n'est jamais rentré en ligne de compte.

La prédominance des femmes est un élément emblématique de votre univers. D'Ultra à The Sword, vous donnez l'impression clairement d'être du côté du "sexe faible". Les mecs sont souvent cruels et égoïstes. Les femmes loyales et résistantes. D'où vient ce parti pris ?
Joshua
: Je ne dirais pas d'un des deux sexes qu'il est plus faible que l'autre, pas plus que je ne dirais qu'on penche plus en faveur de l'un que de l'autre. Il y a aussi des types responsables et héroïques dans nos histoires, et aussi, je crois, des femmes viles et cruelles. C'est juste que certains personnages sont plus mis en valeur que d'autres parce qu'ils sont plus exposés. On n'essaie vraiment pas de dire qu'un sexe vaut plus que l'autre. Les hommes ne sont pas meilleurs que les femmes. Les femmes ne sont pas supérieures aux hommes. Ce qui importe pour nous, c'est plus de rendre le caractère humain de nos personnages, de mettre en avant leurs forces et leurs faiblesses, indépendamment de leur sexe.

Dans Girls, les femmes sont divisées en deux catégories : il y a les créatures qui ont un haut potentiel destructeur et sexuel et les vraies femmes qui sont souvent moins attirantes mais aussi plus sages. Votre femme idéale est-elle l'union de ces deux moitiés ? Joshua : Le thème principal de Girls est en fait l'opposition du réel et de la fantaisie. On ne cherchait pas nécessairement à dire que les vraies femmes étaient moins attirantes que les créatures. Elles devaient juste être plus... réalistes que les filles extraterrestres qui incarnaient une version pervertie du fantasme stéréotypé et masculin sur les femmes : à poil, bombastique, limite parfaite, muette et toujours prête à faire l'amour dans toutes les positions.

Et pourquoi est-ce que ces filles hypersexys naissent d'un spermatozoïde géant et pas d'un ovule géant ?
Joshua : La grande question ! Hé bien, dans ma façon un peu tordue de raisonner, la première raison c'est que je ne voulais pas que les filles de l'espace naissent dans un ovule parce que les humains en viennent. Et ces créatures sont clairement tout sauf des humains. La deuxième raison, c'est parce que l'ovule est la gamète femelle et la principale cellule reproductive. Dans la mesure où les Girls sont une sorte de fantasme masculin ultime, je voulais que les filles proviennent d'une gamète masculine. Voilà pourquoi elles sortent d'un spermato géant.


Vos récits abondent de références en tous genres. Où puisez-vous votre inspiration en réalité et surtout comment choisissez-vous de vous lancer sur un projet qui va vous occupier pendant 2 ou 3 ans ?

Jonathan : Avec Girls, on voulait à l'origine faire une histoire de zombies. Mais il y en a tellement... Du coup, on a décidé de faire l'inverse ou du moins de révolutionner le genre, de le retourner, en ajoutant notamment des enjeux sexuels. Le fait que j'aime bien dessiner des filles de rêve nous a accessoirement pas mal aidé. Pour The Sword, nous sommes tous les deux fans de films de revanche comme The Crow, Le Comte de Monte Cristo ou Kill Bill. On est partis là-dessus et nous avons pensé que ce serait sympa d'avoir une fille qui cherche à se venger des dieux. On a sélectionné l'épée parce que c'était une arme qui offrait une sorte de contraste avec l'ancrage contemporain du récit et puis aussi parce que c'est l'une des meilleures armes tout en étant la plus simple.

Girls était tellement nouveau et inspiré que beaucoup de vos fans craignaient que vous ne puissiez pas faire mieux. Avec The Sword, vous avez opté finalement pour un projet plutôt classique, moins surprenant sur le papier...
Joshua : Je pense qu'ils n'ont pas tout à fait tort. Avec The Sword, nous n'avons pas pour objectif de révolutionner le genre mythologique. On veut juste injecter notre sensibilité dans le genre et y ajouter quelques coups tordus et rebondissements que vous découvrirez au fil des épisodes.
Jonathan : En fait, on n'essaie de ne pas trop raisonner en fonction de ce qu'on a fait avant ou de ce que les gens sont susceptibles d'en penser. Si le projet nous plaît, s'il nous passionne carrément et si on pense tout de même qu'il apportera de l'émotion et du plaisir aux gens et bien... on se lance.

Vous écrivez des histoires de superpouvoirs mais pas de manière classique. Dara Brighton est une handicapée. Les Ultra sont aussi des fashion victims. Vous aimez jouer avec les codes ? Etes-vous content de ce que vous avez fait chez Marvel de Spider-woman qui, par nature, est un personnage plus verrouillé ?
Joshua : Nous écrivons en fait plus que des histoires de superhéros, l'histoire de gens avec des super-pouvoirs. Et d'une façon qui nous amuse et nous intéresse.
Jonathan : Je suis très satisfait de mon travail sur Spider-Woman. Mon seul regret, c'est de ne pas avoir eu assez de temps pour travailler dessus, parce que je travaillais toujours sur Girls en même temps. Je faisais deux numéros chaque mois, et ça a été l'une des périodes les plus éprouvantes de ma vie.

On ne retrouve pas dans The Sword pas la charge érotique présente dans Girls et Ultra. Vous en aviez marre de dessiner des super nanas en petite tenue ? Est-ce que The Sword nous réserve des surprises sensuelles un peu plus tard ?
Jonathan : Si Girls a une forte composante érotique, c'est parce que l'histoire la rendait nécessaire. The Sword n'a rien de sexuel du tout. Cela n'aurait aucun sens de le rendre sexuel, et cela ferait même pire et dissiperait le message global. Et puis, donner à tous nos comics une même tonalité érotique équivaudrait à en faire un procédé et serait ennuyeux.

Comment vous est venue l'idée de The Sword ? D'où vient cette légende crétoise d'où est tirée l'intrigue ? Est-ce qu'elle repose sur une vrai mythologie ou est-ce une invention ?

Joshua : On voulait écrire une histoire sur le pouvoir et la vengeance et nous avons tous les deux un goût pour les histoires antiques, avec des objets mystiques qui changent la destinée des hommes (Le Seigneur des Anneaux, Aladin et sa lampe, Excalibur...). Nous ne sommes pas encore allés en Grèce mais on a choisi ce pays parce qu'on voulait que l'épée vienne d'un lieu et d'une époque chargés d'histoire, mystérieux et exotiques, pendant l'âge du bronze, soit il y a à peu près 4000 ans. La légende des 4 dieux qui forgent notre épée est totalement inventée, mais nous avons donné à chacun le nom de vraies villes qui se trouvent sur l'Ile : Malia, Zakros, Phaistos et Knossos. En fait, on s'est amusés avec la vraie histoire antique pour donner de la crédibilité à notre légende. On a tout de suite senti que la civilisation crétoise était une excellente origine pour The Sword. Les gens connaissent finalement très peu de choses sur cette période et la façon dont les gens vivaient à cette époque. C'était parfait pour y greffer de nouveaux mythes.

Diriez-vous qu'il est facile de travailler entre frères ? Avez-vous parfois parfois des querelles autour de votre travail ?
Jonathan : La plupart du temps, ça se passe très bien mais bien sûr, il y a des fois où nous avons des divergences. On respecte le travail de l'autre. S'il n'y avait pas ce respect, le résultat s'en ressentirait. En fait, ça ne pourrait pas marcher sans ça. Ce qui est le plus important, c'est que nous faisons preuve entre nous d'une grande franchise. S'il y a un problème, on n'hésite pas à en parler. Avoir un retour franc et honnête sur ce que chacun fait est indispensable pour tirer l'oeuvre vers le haut. On prend aussi l'avis de nos amis. On n'oublie jamais d'ailleurs de les mentionner dans les remerciements à la fin de nos livres. Ils sont peu nombreux mais essentiels à notre fonctionnement.

Avez-vous des dessinateurs fétiches ? Je trouve que votre style elliptique tend parfois vers le photoréalisme d'un Alex Ross. Il produit un peu le même effet fantastique...
Jonathan : J'aime tous les styles en fait : photoréalisme, abstrait, mainstream et indé. Je n'ai pas vraiment de maîtres ou d'idoles, même si on a comparé mon travail à quelques grands noms du passé. Il y a tellement de gens qui me donnent de l'inspiration : ce serait presque honteux de n'en nommer qu'un ou deux.

En France, vous êtes surtout connus pour Girls. Suivez-vous l'évolution de votre carrière à l'étranger ?
Joshua : L'idée d'être lus en dehors des Etats-Unis est quelque chose qui nous tient vraiment à coeur. C'est donc très important pour nous de se tenir au courant. Malheureusement, on ne lit pas le français et on est donc incapable de comprendre comment notre travail est reçu dans votre pays, comment il est interprété et critiqué. L'ignorance vaut mieux dans certains cas, je suppose !
Jonathan : Ca a été un grand moment de découvrir qu'on nous appréciait à l'international, quand Delcourt nous a emmené dans un périple à Paris, à Bordeaux et en Belgique. C'était vraiment bien de voir tous nos fans et de leur parler. Ils étaient vraiment sympas.

Propos recueillis par Benjamin Berton

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