L'affaire Karen de José Angel Mañas



Critique

Note du livre Lettres et cocaïne...

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Lettres et cocaïne...



A l’image de l’auteur, José Angel Mañas, le personnage principal de L'affaire Karen est une jeune et brillante auteure destinée à un avenir prometteur. En quête d’une nouveau souffle littéraire, Karen del Coral s’apprête à partir à Miami, lorsqu’elle est retrouvée morte sur le bitume de la rue qui borde son appartement...


Cette chronique est proposée dans le cadre de la rentrée des lecteurs.

Un peu comme un cercle sans fin, L'Affaire Karen s'ouvre et se conclut sur la mort de cette dernière. Une disparition tragique et inexpliquable d'autant que la jeune femme vient de remporter un prix pour son premier roman et qu'elle est devenu l'égérie de la vie littéraire et intellectuelle du Madrid underground des années 90. Pacheco et Duarte, les deux flics madrilènes, personnages récurrents de Mañas, respectivement l'homosexuel cocaïnomane et l'hétérosexuel monogame en mal de séduction, sont chargés de mener l'enquête afin d'élucider cette tragique disparition.

L'oeuvre en mouvement

Au fur et à mesure que le roman se déroule, l'auteur construit patiemment son sixième et premier véritable roman noir, autour d'une trame narrative complexe, trépidante et elliptique. Ce ne sont pas moins de sept personnages qui sont appelés à témoigner : des proches, des concurrents, des amants éconduits, mais aussi un universitaire soutenant une thèse sur l'oeuvre de l'étoile littéraire défunte et enfin Karen elle-même au travers d'extraits de sa dernière oeuvre posthume : "Le monde de K". Ces contributions séquencées dans des chapitres brefs, denses et dynamiques constituent la véritable trouvaille stylistique qui permettent à cette intrigue policière de revêtir une dimension proche de celle d'une oeuvre cinématographique, une oeuvre en mouvement. José Angel Mañas réussit grâce à cette approche déstructurée et pourtant harmonieuse à dresser un portrait polyphonique en creux .

L'Affaire Karen dépeint avec férocité et une certaine justesse les turpitudes du microcosme du monde de l'édition, des cercles littéraires et autres maisons d'éditions fourmillant de jeunes auteurs, d'agents et de people toujours prêts à se faire "un rail". Cette peinture d'un monde artificiel et fugace où la recherche du plaisir a pris le dessus sur la recherche du sens n'est pas sans rappeler l'écriture d'un Bret Easton Ellis dans son Moins que zéro .

Réel ou fiction ? Le malaise littéraire

Mañas et Easton Ellis furent en effet deux jeunes révélations littéraires mettent en scène des personnages torturés plus vrais que nature. Antonia "Karen" del Corral, "esclave de ses faiblesses", n'est pas qu'une jeune trentenaire dépréssive et croqueuse d'hommes qui glisse sur la vague du succès en quête d'absolu et de sensations fortes. Elle illustre le malaise de toute une nouvelle génération d'écrivains, tiraillée entre deux conceptions de la création littéraire : le roman est-il la représentation du réel ou n'est-il que pure fiction? A cette question Karen del Corral répond en devenant le propre personnage de sa dernière oeuvre, portant une lourde charge contre la tradition romanesque .

L'Affaire Karen n'est pas qu'une simple fiction mais bel et bien une représentation réaliste de l'Espagne post-franquiste qui hésite encore entre conservatisme et modernité. Plus que de Barcelone et ses bars new-yorkais, ou des paysages accidentés de la Galice, c'est surtout de Madrid, sa ville natale, que Mañas dresse un portrait lucide et sans concessions. Le Madrid d'une seconde Movida désenchantée, le Madrid underground souvent porté à l'écran par Almodovar, le Madrid des noctambules adeptes du botellòn, le Madrid des bars de la chueca et de Malasaña, jusqu'au Madrid guindé de Salamanca.

José Angel Mañas s'inspire implicitement de personnalités littéraires espagnoles telles que Lucia Etxebarrìa et Antonio Gala pour représenter librement un univers peuplés de junkies, de cinéastes de séries Z et d'écrivains en mal d'inspiration, et composer ainsi un roman rock et astucieux. Au delà de l'intrigue, l'auteur aborde avec beaucoup d'intelligence et de finesse la question de la création littéraire et du rapport de cette dernière avec l'émergence du septième Art. Un petit bijou d'ingéniosité qui devrait remporter un franc succès lors de cette rentrée littéraire.

Jean-Pierre Stellitano

José Angel Mañas, L'Affaire Karen, Métailié, septembre 2008.

 

 

Le 20 July 2008

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