| . | Entretien vidéo avec Marie Ndiaye |
| . | Entretien avec Barry Gifford |
| . | Entretien avec David Heatley |
| . | Entretien avec Will Self |
| . | Entretien vidéo avec Jay McInerney |
| . | Les interviews Livres |
| . | Berlin selon Jean-Yves Cendrey |
| . | Les Belles étrangères |
| . | Les écrivains à la télévision |
| . | 10 façons de faire vendre des livres |
| . | Google vs La Martinière |
| . | Articles Livres |
Auteur incontournable au Mexique, où il a fondé avec d'autres écrivains le mouvement du Crack, Jorge Volpi sait réunir dans ses romans la grande Histoire et les conflits les plus intimes. Après avoir publié la Trilogie du XXe siècle, qui se rapprochait de la tradition du roman total, il propose avec Le Jardin dévasté un roman plus épuré, où se mêle subtilement autobiographie, poésie et réflexions politiques. A l'occasion du Salon du livre, qui met cette année la littérature mexicaine à l'honneur, nous avons rencontré Jorge Volpi.
Dans Le Jardin dévasté vous entrelacez deux histoires très différentes : celle de Laïla, jeune femme irakienne qui a perdu les siens dans la guerre, et celle du narrateur, un mexicain en exil qui vous ressemble. Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce roman ?
Après avoir écrit la trilogie du XXe siècle, qui m'a pris dix ans - pendant lesquels j'ai vécu hors du Mexique - j'ai arrêté d'écrire pendant un an. Puis j'ai décidé de chercher une autre façon de raconter des histoires : je voulais faire autre chose, un livre plus autobiographique, des sortes de petits mémoires sur mon retour à Mexico. J'ai commencé à écrire et je me suis rendu compte que l'histoire de cette jeune femme irakienne se mêlait à ma propre histoire. Je me suis rappelé de ce moment dans ma vie où j'avais vu une image : la photographie d'une jeune femme irakienne assassinée à Bagdad pendant l'invasion, et alors j'ai décidé de parler d'elle aussi. Le Jardin dévasté est un roman au cœur de la douleur, de la douleur des autres. Et le personnage de Laïla est devenue une métaphore de cette douleur lointaine contre laquelle on ne peut rien faire, mais qu'on regarde sans la regarder, presque tous les jours.
A côté de Laïla et de la douleur lointaine qu'elle incarne, vous placez Ana, autre figure féminine qui souffre elle aussi, mais de façon différente. Peut-on parler, entre ces deux personnages, d'une hiérarchie de la douleur ?
La douleur qui atteint Laïla, provoquée par l'histoire, a tendance à nous sembler effectivement beaucoup plus importante que la douleur intime, un peu typique d'une jeune fille au Mexique. Je voulais réfléchir autour de ça : du fait que chaque douleur soit impossible à partager. Même si on peut établir une hiérarchie de la douleur, je voulais montrer que chacun a sa propre douleur et qu'on ne peut rien faire contre elle.
Le personnage de Laïla fait la rencontre d'un djinn dans le désert irakien. L'intervention de cette créature résulte-t-elle de la volonté se détacher du réalisme ?
C'est la première fois que j'intègre un élément fantastique dans l'un de mes romans - je voulais faire beaucoup de choses que je n'avais pas fait avant. Quand j'ai décidé de raconter l'histoire de cette femme irakienne dont j'avais seulement vu le visage, j'ai décidé de l'écrire en cherchant à suivre un peu la tradition littéraire de cette partie du monde. J'ai donc lu les Mille et une nuits, évidemment, mais aussi beaucoup de textes de la tradition arabe et surtout irakienne. C'est ainsi que j'ai décidé de glisser ce mythe du djinn qui est présent dans les 1001 nuits, et dans la littérature arabe. On peut imaginer que le djinn n'existe pas, et faire une lecture absolument réaliste du texte, mais on peut aussi le lire d'une façon fantastique. Le djinn est donc soit un délire, soit le spectre de la guerre.
Le djinn introduit aussi dans le récit la notion de bien et de mal, de religion. Dans l'un de vos chapitres, vous écrivez qu'il n'y a pas de péché plus vulgaire que de faire « quelque chose pour mériter le paradis »...
Dans Le Jardin dévasté, je n'utilise plus le mot dieu. Je suis athée, comme il est dit dans le livre, mais j'ai été élevé dans un milieu catholique. Je mène donc ma propre guerre contre la divinité, qui n' existe pas. Une des conclusions du livre, c'est que la religion c'est toujours uen source de haine, de guerre. Ce que je voulais faire, avec cette phrase, c'est montrer la contradiction des croyants, prêts à faire n'importe quoi pour arriver au paradis. Et je parle avec cette phrase aussi bien des Américains, de leur religiosité puritaine, que des islamiques.
Le titre, Le Jardin dévasté renvoie-t-il d'ailleurs au jardin biblique ?
Oui, ce jardin, c'est en partie Eden, et le jardin promis aux croyants par l'Islam. Mais c'est aussi le jardin intérieur de chacun.
Votre roman est constitué de courts chapitres, qui se lisent comme des fragments. Pourquoi avoir choisi cette forme ?
Avec la Trilogie du Xxe siècle, je suivais l'idée de composer un roman total, et j'avais donc une façon d'écrire expansive. Pour Le Jardin dévasté, j'ai décidé de faire exactement le contraire : de réduire au minimum chaque histoire, chaque chapitre. Cela donne un certain style lyrique qui s'approche tout à fait de la poésie. Chaque mot, chaque phrase, prend un poids très particulier qu'il n'a pas dans un roman plus large.
La forme fragmentaire de ce récit finalement très intime évoque également le format du blog. Aviez-vous cela à l'esprit en écrivant ?
Oui. Avec ce livre, j'ai voulu faire une sorte d'expérience. Je cherchais une autre façon d'écrire. J'avais à l'époque un blog. En même temps, j'ai décidé d'écrire ce petit roman à la main - c'est la première fois que je le faisais depuis très longtemps, et ça change beaucoup la construction du roman. Il s'agissait ensuite de mélanger cette espèce de retour à la simplicité à quelque chose de plus technologique. Pendant 100 jours, je rédigeais chaque jour un chapitre que je publiais ensuite dans mon blog. C'était une version différente du livre, qui a donc déjà existé avant comme blog. Les chapitres très courts du livre, proche de la poésie, avaient aussi être la possibilité d'être des billets de blog, qui sont toujours des textes assez courts.
Dès les premières du roman, le narrateur parle du Mexique comme un pays de « hyènes et de spectres ». Quel est votre propre rapport avec le Mexique, où vous êtes retourné vivre après des années d'expatriation ?
Mon retour au Mexique a été difficile, comme le montre le roman. Mais je parle surtout de Mexico. Cette ville énorme, gigantesque, gargantuesque, où j'habite maintenant. C'est une ville difficile. Quand je parle de hyènes et de spectres, je parle surtout de politiciens. Les hyènes sont les politiciens contemporains qui ne cherchent qu'à s'enrichir et à avoir plus de pouvoir, sans penser jamais au bonheur public. Quand je parle de spectres du passé, je parle surtout de cet ancien régime : comme vous le savez nous avons été gouvernés longtemps par un seul parti, le PRI, pendant 72 ans. Et même si à partir de 2000 on a changé de régime et commencé une difficile transition vers la démocratie, il reste toujours le spectre du passé autoritaire de l'époque du PRI. Le parti actuel qui gouverne n'a pas réussi à faire toutes les réformes pour remédier à l'inertie cette époque. Dans ma trilogie je ne parlais pas beaucoup du Mexique. Mais cette fois, c'était important pour moi de raconter comment se déroule la politique au Mexique. Ce sont de petits chapitres, en donnent juste une petite impression, mais je suis très pessimiste envers la politique mexicaine.
Pourquoi avoir choisi alors de retourner vivre à Mexico ?
Je suis retourné à Mexico parce qu'on m'a offert un poste à la direction de la Chaîne 22, qui un peu l'équivalent d'Arte au Mexique. C'est une expérience fantastique, car cette chaîne représente l'unique possibilité d'avoir une télévision de qualité au Mexique, où la télévision commerciale est très puissante, avec une programmation épouvantable - comme partout dans le monde. C'est important pour le Mexique de pouvoir diffuser la culture mexicaine. Même si c'est une petite chaîne de télévision, on a parfois un public large. C'est un service public dans lequel je crois. Je n'aime pas habiter à Mexico mais j'aime beaucoup ce que je fais là-bas. Je ne sais pas si j'y resterais longtemps. C'est une ville trop énorme, où l'on perd trop de temps. C'est une ville construite pour les voitures, où on ne peut pas se promener. Soit parce que les rues sont trop longues, soient parce que ce n'est pas sûr. Il y a des choses que je n'aime plus, après avoir vécu dans d'autres villes plus différentes, où on peut avoir une vie de quartier.
Vous avez participé à la fondation du Crack. Aujourd'hui, puisque le Mexique est invité au Salon du livre, quelle littérature mexicaine chercheriez-vous à promouvoir ?
Avec le crack, je crois qu'on a réussi en général à montrer en Espagne, en Amérique, mais aussi en France, que la littérature latino-américaine ne se résume pas au réalisme magique. On a plus ou moins réussi à montrer la diversité de la littérature mexicaine. Il y a des romans fantastiques, politiques, des polars : c'est la première fois, dans l'histoire de la littérature mexicaine, qu'il n'y a pas une déontologie critique, une obligation critique d'appartenir à une école, un mouvement, une tendance... Maintenant, c'est cette diversité qui pour le public français peut sembler bizarre, puisqu'on a toujours tendance à chercher une certaine mexicanité. La surprise, c'est que maintenant la mexicanité peut ne se trouver que dans le regard de l'écrivain, et pas dans les sujets qu'il aborde.
Propos recueillis par Céline Ngi
Sur Flu :
- Lire la chronique de Boue
- La littérature mexicaine à l'honneur : dossier
- Gagnez des places pour le salon du livre
- Toute l'actu littéraire sur le blog livres
- Donnez votre avis sur le forum livres
Sur le web :
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z