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Le Cercle fermé de Jonathan Coe



Critique

Note du livre Le Cercle fermé - Jonathan Coe

Lecteurs

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Le Cercle fermé - Jonathan Coe



Avec Le Cercle fermé, suite de Bienvenue au Club, Jonathan Coe décrit une Angleterre désenchantée. Le romancier boucle ainsi un cycle de romans politiques parfaits, entamé il y a plus de dix ans avec Testament à l'anglaise. Analyse de la méthode Coe.
- Lire l'entretien avec Jonathan Coe

Il y a définitivement quelque chose de pourri à la Couronne d'Angleterre. Fin des années 1970 : sur fond d'inflation galopante et de fermeture d'usines, les classes populaires s'apprêtent à congédier pour longtemps le parti travailliste incapable, en dix ans de gouvernements successifs, de freiner la casse sociale dans l'industrie, de juguler la montée des discours racistes et de régler la question nord-irlandaise. Bande son de cette fin de décennie apocalyptique : le punk, ou la tentation du chaos face à la sclérose d'une société qui perd mollement mais sûrement la boule. Benjamin Trotter, Philip Chase et Doug Anderton, inséparables adolescents de Birmingham fans d'un rock progressif en phase ultime de ringardisation, assistent à la fin d'un monde ; moins concernés pourtant par les soubresauts politiques que par ceux autrement impérieux de leur libido naissante. Bienvenue au Club.

Fin des années 1990 : retour du Labour sur l'avant-scène politique. Les néo-travaillistes s'habillent désormais en costard Gucci à l'image du fringant Tony Blair, ami des marchés financiers qui voient en lui le retour salutaire du gant de velours après la chute de la Dame de Fer. Le choc de la casse sociale est amorti par l'épaisseur des moquettes de la troisième voie blairiste et le pays s'adonne à nouveau à son sport favori : le désenchantement. Nos trois amis sont désormais des quadras qui ont aussi bien réussi socialement ce qu'ils ont complètement loupé dans tous les autres domaines. Orphelines de tout projet sociétal séduisant, leurs progénitures s'apprêtent à faire les mêmes erreurs qu'eux, la boucle est bouclée, le cercle définitivement fermé.

L'échec programmé
En deux romans, Jonathan Coe dresse, à travers le parcours d'une poignée de personnages qui sont nés à peu près en même temps que lui, le portrait politique de son pays. A moins que ce ne soit l'inverse finalement : "Est-ce que je me fais des illusions en croyant que ce que j'écris est important ? Est- ce que je me contente de remuer les cendres de ma petite vie et d'en gonfler artificiellement la portée en plaquant dessus des bouts de politique ?" Cette interrogation, Coe la met dans la bouche du personnage phare de ces deux livres, Benjamin Trotter. Car, Il y a toujours un écrivain chez Jonathan Coe, et plus précisément un écrivain raté grâce auquel le romancier met en abîme ses angoisses d'auteur incroyablement ambitieux. Ici c'est Benjamin, adolescent souffreteux puis expert-comptable, qui regarde passer aussi bien les trains de l'histoire que ceux de sa propre vie sentimentale. Celui qui ne vit rien, tout à son oeuvre gigantesque et infinie d'écrire un livre total, qui embrasserait aussi bien la force dialectique du roman que la séduction immédiate et non discursive de la musique. Comme le Michael Owen de Testament à l'anglaise, Benjamin incarne à la fois la volonté de décrire le monde et l'impossibilité d'y parvenir.

D'ailleurs tout échappe aux personnages de Coe, tous expriment la difficulté à faire des choix libres dans un environnement socio-économique qu'ils ne maîtrisent pas. A contrario, la construction romanesque se veut nette et précise. Chez Coe, la forme est inséparable du fond et ses romans brillent notamment par la solidité de leur architecture. Le Cercle fermé répond en miroir à Bienvenue au Club, les chapitres s'y répondent par inversement complet du déroulé, le premier s'achève par le monologue de Benjamin, le deuxième s'ouvre par celui de Claire qui écrit à sa soeur disparue. Pour ceux qui n'auraient pas compris, il y a même un synopsis du premier tome à la fin du deuxième.

Personne n'est épargné
Ce didactisme un peu lourd, doublé d'une analyse politique assez convenue, a été quelque peu brocardé par la presse. De fait, des rapports incestueux entre journalistes et élus, au carriérisme un peu outrancier des politiciens, en passant par le cynisme sans appel des chasseurs de coûts, la critique sociale ne brille pas toujours par son originalité. Mais alors qu'on croit lire peinard l'équivalent littéraire d'un after-eight, on tombe sur de solides grains de poivre.

Quelques exemples : Paul Trotter, frère de Benjamin et député travailliste, votera la participation de l'Angleterre à l'invasion de l'Irak pour continuer à coucher avec sa conseillère médiatique. Seule la motivation sexuelle lui permettra de résoudre les contradictions que ses interrogations philosophico-stratégiques ont soulevées. Philip Chase, localier au Birmingham Post, tente d'écrire une série d'articles sans concession sur les actes racistes et manque de sombrer dans une confusion politique flippante où, entres autres, la hantise du contact des classes privilégiées qui s'adonnent au tourisme international est comparée à certains objectifs du néo-nazisme. Le journaliste conclut par un relativisme guère plus rassurant : « chaque système de valeurs était en pleine fluctuation (...) le néo-travaillisme (...) en était le symptôme parfait, martelant une rhétorique de l'idéalisme et des principes mais adepte d'un pragmatisme dont la brutalité n'avait rien à envier à personne, vénérant son Dieu (le libéralisme économique) avec la même ferveur qu'un musulman fanatique ». Devant l'ampleur de la tâche et la peur de trop mettre à mal sa morale sociale-démocrate, Philip retourne ventre à terre à sa tranquille chronique locale. Et voilà comment les cercles se referment.

Pasqua chez Ricard
S'ils s'en tenaient là, ces deux romans seraient déjà parfaits - imaginez donc un romancier qui mêlerait le passé de Pasqua chez Ricard avec les masturbations adolescentes de son héros dans les années 1980, qui décrirait avec panache la fascination sexuelle exercée par Ségolène Royal sur un journaliste du Monde ou encore les amours déçues d'un Jospin période trotskyste et vous aurez une idée du chemin qu'il reste à parcourir de ce côté-ci de la Manche.

Mais ce n'est pas tout : il y a chez Coe, une réelle empathie pour ces personnages dont aucun n'est oublié au profit de la démonstration politique. Cela vaut également pour les protagonistes qui ont quitté le devant de la scène entre les deux tomes, comme l'affolante Cicely Boyd, ancienne reine du lycée dont l'ombre plane sur tout le roman. Il faudrait encore évoquer la jubilation manifeste de l'auteur à utiliser différentes focales pour embrasser le réel dans sa complexité : extraits hilarants du journal du lycée, mails, sms, lettres, discours politiques... Et il y a aussi... en fait il y a tout chez Jonathan Coe, même le silence. Musicien frustré, Coe écrit des livres qui combinent la simplicité des hits pop, la rigueur symphonique voire l'énergie du punk. Un type sacrément rock'n roll en vérité.

Le Cercle fermé
Jonathan Coe (Gallimard, 2006)

et

Bienvenue au Club
Jonathan Coe (Gallimard, 2003)

Daniel de Almeida Le 16 February 2006
Sur Flu : - Lire l'interview de Jonathan Coe - Lire la chronique du livre La maison du sommeil

Sur le web : - Le site des éditions Gallimard