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Tragédie à l'Everest

La montagne magique

La montagne magique

Jon Krakauer est devenu l'un des journalistes de reportage les plus côtés de la planète le jour où son expédition pour l'Everest, à laquelle il participait en tant que reporter pour le magazine Outside, s'est changée en tragédie grecque. Krakauer est redescendu vivant, perdant dans la neige, le froid et les crevasses, les trois quarts de son groupe, deux guides prestigieux, Rob Hall le magnifique et son rival Scott Fischer, quelques inconnus et beaucoup d'illusions. Into Thin Air, traduit en Tragédie à l'Everest, fut développé six mois après le retour d'expédition, presque à chaud mais pas tout à fait quand même (un article qu'on trouve facilement sur le net avait précédé) pour devenir l'un des livres de journalisme les plus vendus aux Etats Unis.

Le récit est particulièrement bien troussé et suit pas à pas l'expédition au printemps 1996 qui allait se solder par 8 morts et quelques blessures plus que sérieuses. Lorsqu'on parle de tragédie grecque, ce n'est pas une figure de style. Krakauer décrit une situation parfaite de contradiction entre le contexte socio-économique (la course au sommet, la course à l'exploit et sa semi-industrialisation) et les aspirations individuelles d'apprentis aventuriers. Contrairement à ce qu'on croit, le ticket vers le plus haut sommet du monde n'est pas un ticket athlétique ou ne l'est plus depuis longtemps. On peut monter au delà des 8000 mètres d'altitude sans un entraînement hors du commun et à partir du moment où on allonge le cash. Krakauer raconte comme une aventure pionnière est en train de passer dans l'âge du marché, comment les équipes de guides qui rivalisent de publicité et d'inventivité dans leurs flyers se tirent la bourre et jouent au coq qui réussira à faire grimper le plus grand nombre de gogos sur le toit du monde.

Du coup, comme le Mont Blanc, comme les pyramides, comme n'importe quel décor de carte postale, l'Everest est devenu un... haut lieu de tourisme. Lorsque Krakauer embarque pour le sommet on est hallucinés de voir qu'une dizaine de groupes se sont lancés à peu près au même moment dans l'ascension et que cela bouchonne en haut. Des terrains de camping géants se montent aux étapes intermédiaires où des sherpas experts font la popotte. Les camps se succèdent, avec eux les douleurs, les efforts, l'ivresse des sommets, jusqu'au jour J : le groupe s'élance. Des cerveaux explosent en oedème. Les guides assurent le spectacle. Et la tempête arrive qui vient rappeler que l'erreur est humaine et que la montagne comme la mer ne pardonne pas. En exposant de manière clinique et néanmoins épique le fil des événements Krakauer assène un récit qui fait passer Frison Roche pour un plaisantin.

En voulant emmener tout le monde au sommet, Rob Hall fait une erreur tragique et se condamne lui-même. Tout y est ensuite pour nous faire frissonner : le dernier coup de fil du mourant à la famille (je t'aime, ne t'inquiète pas etc), les morts qui agonisent pendant des heures, revivent et remeurent les larmes glacées, un hollandais volant, des niakoués insensibles, le gars qui perd son nez etc. Krakauer (il sera accusé pour ça) se donne souvent le beau rôle et évacue, dit-on, sa responsabilité. Certains lui reprocheront de s'être carapaté et d'être redescendu un peu trop vite alors qu'il aurait pu (peut-être?) en aider d'autres. Il préféra sauver sa peau et revenir d'entre les morts pour nous offrir cet admirable récit de voyage qui, par son rythme, sa construction (on part de la fin pour un premier chapitre, avant d'évoluer dans le sens chronologique de l'effort), et sa démesure est à la fois marquant et inoubliable. Qu'est-ce qui peut pousser les hommes à gravir les montagnes ? On en saura pas grand chose mais on s'en doutait bien. Est-ce une forme de bêtise ou d'orgueil mal placé ? Des envies suicidaires ? Pourquoi construire des routes, voyager ? Est-ce que le commerce va venir à bout du défi humain ? Les pieds nickelés peuvent-ils se prendre pour des géants ?

Ceux qui se demanderaient pourquoi on parle de ce bouquin aujourd'hui doivent savoir que Jon Krakauer est aussi (et on y reviendra dans notre série "le livre ou le film?") l'auteur de la biographie de Chris Mc Candless, héros du magnifique Into the Wild de Sean Penn. Into Thin Air et Into The Wild sont d'une certaine façon indissociables et les deux faces d'un même dispositif, d'un même questionnement sur la liberté d'aller et venir, de mourir habillé ou tout nu, de faim ou de froid, riche ou pauvre, en conscience ou en déraison. Quoi qu'on en pense, les deux livres sont animés par un souffle (un souffle con-con mais un souffle sincère) qui sent l'âme à plein nez.

benjamin berton.