Après la réussite de
La Meute et l'amusant
Football Factory (auquel on préfèrera sur le même thème l'exceptionnel
Parmi les Hooligans de Bill Bufford), l'écrivain anglais originaire de la banlieue londonienne monte clairement d'une division avec ce
Human Punk magistral. Si
la Meute et
Football Factory valaient essentiellement pour la précision et l'extrême justesse des évocations de la classe prolétarienne post-thatchérienne,
Human Punk repose sur une ambition décuplée et sur l'envie d'embrasser l'époque depuis le milieu des années 70 (1977, pour être précis et le sommet du mouvement punk) jusqu'à nos jours. Découpé en 3 phases- périodes chronologiques, Human Punk narre la destinée assez singulière de quatre adolescents originaires de Slough (une petite ville industrielle du Nord de Londres), prisonniers, victimes et acteurs du système très corseté des classes sociales. Autour du personnage narrateur Joe, s'organise la vie d'une petite tribu de gamins entre découverte du sexe, bastons et bitures, et dans le sillage fantasmagorique du mouvement punk (Pistols en tête).

Human Punk (dont le titre clinquant est particulièrement mal choisi, comme sa couverture tape à l'œil d'ailleurs) démarre sur une trame maintenant assez traditionnelle de description de l'Angleterre d'En Bas (pub, petits boulots, bière brune), comme on l'a vue chez Loach et racontée chez Jonathan Coe. John King assure le service maximum sur la première centaine de pages, croquant des personnages tous aussi attachants les uns que les autres et émouvants dans leur volonté de vivre pleinement leur condition (le travail au verger, l'admiration pour les aînés sont de grands moments). Puis, survient le drame et, comme dans
Ianto l'Enragé, la lente élévation vers le sublime. L'accident de Smiles, l'un des compagnons de galère de Joe, projette, au travers d'une scène incroyable, le roman dans une nouvelle dimension. L'enfance se referme sur une plaie de douleur et de nostalgie que Joe n'aura de cesse de relire, sans espoir réel de guérison. Les années passent, avec la souplesse d'une page tournée, dix ans, puis quinze. L'époque vieillit plus que les personnages. Le punk se dissout. Les hippies meurent. Joe entreprend une traversée de l'Europe en forme de voyage intérieur qui le ramène depuis l'Asie jusqu'au cœur métaphysique de son énergie. Et tout redémarre. Slough revit, en simple écho du Slough des années 70. La vie s'organise autour d'un bonheur de bouts de ficelle. John King peint à la perfection, ce qui est le plus difficile à rendre, l'évolution de jeunes hommes qui ne changent pas. Les camarades n'ont pas bougé de dix pas. Leurs combines sont toujours aussi foireuses. Leurs vies plus ou moins réussies. Slough attire, expulse, repousse, digère comme un ventre. L'impression qu'ici bat le cœur du monde, cœur punk, sale et ankylosé, mais cœur vaillant, se propage au fil des évocations. Le retour après des années de fugue est aussi cruel qu'un lendemain de biture. Mais les rêves sont toujours debout, les solidarités intactes. John King tresse le temps avec une habileté et une fluidité admirable, avec l'idée que l'esprit punk, plus que la musique qui passe des guitares au synthé, survit à l'intérieur de chacun, aussi vive qu'invisible de l'extérieur.
Human Punk est l'humble roman d'une survie en milieu sinistré. Un grand livre de l'enfance, comme la plupart des chefs d'œuvre, et un savant dosage d'ingrédients extrêmement séduisants : rock, amitié adolescente, voyage, sexe triste. La fin au lieu de conclure l'ouvrage… ouvre sur un bonheur inespéré tellement on l'aura attendu, simple et replet comme un bedon de buveur de bière. Pour la première fois, une épopée du quotidien s'achève par le repos du guerrier. Tout au long de ce livre d'aventures, King aura mérité son nom.
Human Punk
John King
Editions de l'Olivier
Disponible depuis mai 2003
Myosotis
Le 23 octobre 2003