Rentrée littéraire 2008 nous voici et pas mécontents de démarrer en douceur avec cette virée inquiétante dans une Ecosse embrumée.
Le roman de John Burnside fait partie de ces romans de "petits maîtres" qui font souvent mieux ou aussi bien que ceux des pointures et autres génies supposés de la littérature.
Dans un village ambiance "Bristol sans Portishead", le roman évoque, par l'intermédiaire de ce narrateur obsessionnel et à un rythme ajusté parfaitement pour laisser croître l'inquiétude et le soupçon, la vie des différents personnages, leur passé, leurs anciennes relations. Michael se rapproche de la jolie Hazel et entre peu à peu dans sa vie.
Les empreintes du diable évoluent alors du crépusculaire vers l'ambigu, passant, sur quelques pages soigneusement menées et un bel exercice de réalisme psychologique, de Fog (le film de Carpenter) à... Thelma et Louise, en passant par une resucée avortée de Lolita.
Le père putatif et la jeune fille s'apprivoisent, mettent en commun leurs aspirations (autre femme, autre cellule familiale, autre père) à un ailleurs qui, s'il n'a ni forme précise, ni nom, répond en creux par sa vie et son agitation au Coldhaven désolé et sinistre du passé. Burnside, écrivain de 52 ans, dont on ne connaît pas les précédents ouvrages (La Maison Muette, Une Vie Nulle Part, chez Métailié en 2003 et 2005) est un fabuleux tisseur d'ambiance qui réussit à merveille à nous embringuer dans la mésaventure de son Michael et de sa peut-être fille. La perversité de l'adolescente et la médiocrité de l'adulte sont décrites superbement, de la même façon qu'apparaissent autour des personnages cette soif et cette recherche éperdues d'une vie meilleure.
Le roman pose la seule question qui vaille à tous les âges et dont la réponse n'est pas prêt d'être trouvée : A quoi bon ?. A quoi bon le couple ? A quoi bon la famille ? A quoi bon la vie, la mort ? A quoi bon les villes désolées, les jours mornes ? A quoi bon le temps, la joie, les restoroutes, l'amour, la société des hommes ? Les Empreintes du diable s'achèvent comme elles doivent s'achever compte tenu de leur propos : dans l'insatisfaction la plus totale.... Des gens partent. L'un revient.
On se ment et on recommence au point de départ, parce qu'il n'y a que dans cette position que l'on peut se sentir bien. Le héros se pose et place ses pas dans les pas de ceux qui l'ont précédé. Rien ne dépasse, comme si ses sabots et ceux de ses ancêtres, après des décennies d'alimentation saine et lactée, avaient exactement la même taille. Comme si ces sabots... enfin bon... je ne vais pas vous dire ce qui n'est pas dans le livre...
Ce qui fait la différence entre un génie de l'écriture et un second couteau supposé comme Burnside, c'est que l'Ecossais vous laisse pas mal de boulot à faire tout seul, ce qui est, de mon point de vue, la position la plus intéressante lorsqu'on lit : savoir que l'histoire compte sur nous et n'est pas suffisamment bien torchée pour tenir debout toute seule, pour accoucher de sa propre fin.
Les Empreintes du diable ont leurs défauts (des comparaisons cinématographiques trop soulignées, des personnages secondaires qui s'essouflent et ne donnent pas leur pleine mesure) mais fournissent une belle porte d'entrée vers l'année qui vient et qui ne sera, après tout, qu'une année parmi toutes celles qui ont précédé et suivront.
Benjamin Berton
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