Une Odyssée Americaine de Jim Harrison



Critique

Note du livre Entre les plaines et le béton

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Entre les plaines et le béton



La sortie d'un nouveau livre de Jim Harrison est toujours une bonne nouvelle pour les fans de "l'homme des plaines". Avec Une Odyssée Americaine, truculent et lyrique - comme seul Harrison sait l'être, mais aussi ironique et parfois férocement auto-critique, il souffle sur ce nouveau roman de l'Américain un vrai vent de liberté. Un livre salutaire et vivifiant, que l'on conseillera au lecteurs de 12 à 72 ans !
Il commence à se faire vieux l'ami Jim. Ceux qui comme moi le découvrait il y a vingt ans avec Un bon jour pour mourir, Les Légendes d'automnes ou Dalva avait déjà dans les mains l'œuvre d'un plus que quinquagénaire. Avec Une Odyssée Americaine, douzième excellent roman de l'américain (sans compter ses nouvelles reliées en recueils, ses novelas, ses essais culinaires et ses poèmes jamais traduits) ils ont aujourd'hui entre les mains l'oeuvre d'un écrivain d'âge respectable. Or, il est d'autant plus amusant de constater qu'Harrison y semble plus vivant, plus égrillard et plus drôle que jamais.

Sur la route américaine
Livre quasi-autobiographique, si ce n'est dans les faits, au moins dans l'esprit. Une Odyssée Américaine conte l'histoire d'un ancien professeur d'histoire et de lettres américain de 62 ans, devenu paysan malgré lui (l'héritage et l'hérédité), fraîchement divorcé après la trahison de sa femme et un mariage de 35 ans, bien décidé à refaire sa vie. Lancé dans une entreprise typiquement Harrisonienne, Cliff, le gentil-héros (comme on dirait un "gentil antihéros") de cette histoire, décide d'entamer un périple à travers les 49 états des Etats-Unis (ne pouvant prendre l'avion pour cause de phobie, il décide de laisser Hawaï de côté) et de renommer ses états et les oiseaux de noms indiens. En route, le retraité ramasse une de ses anciennes élèves de vingt ans sa cadette, Marybelle, avec qui il vivra une aventure aussi sexuellement intense que conflictuelle. Ce voyage initiatique ne se déroulera évidemment pas tout à fait comme prévu, et Cliff tirera de cette expérience, accomplie sur le tard, des leçons qui lui permettront une meilleur connaissance de lui-même.

Harrison senior
En grande forme, même si montrant les signes imperceptible de l'âge (le rejet des technologies de communication, téléphone portable, ordinateur, internet, 4X4) Jim Harrison profite de cette fable pour poser les bases d'un manuel du bien viellir. En quelques mots, celui qui fut - et est certainement encore, un bon vivant à tout point de vue, propose ici un roman d'apprentissage à rebours où le personnage principal devra finalement désapprendre plus qu'il n'apprend. Sclérosé par le rythme immuable et les responsabilités de la vie agricole, Cliff découvre tout simplement la liberté, et même toute la gamme de ce que l'on peut se permettre en tant qu'homme motorisé dans une société à tout point de vue paumée. Malheureusement, il découvre également qu' "il n'y a rien de pire pour un homme, que de voir tous ses désirs se réaliser", une moral qu'il emprunte à sa mère, femme dont il découvre la sagesse avec le temps - comme c'est souvent le cas dans la vie.

Omniprésente civilisation
De fait, les aventures de Marybelle et de Cliff sur la route donnent lieu à d'hilarants passages d'incommunicabilité " inter-espèce" si l'on peut dire. Cliff, homme vieillissant, rêve d'une vie de reclus bienheureux et ne souhaite rien mieux que de découvrir enfin la beauté et les richesses que son pays a à lui offrir, et Marybelle, typique de son époque, reste collé au téléphone avec sa soeur afin d'alléger les "dilemmes" qui pèsent sur son coeur sans rien voir de ce qui l'entoure, pestant même quand l'immensité lui empêche de capter un réseau. Harcelé par sa femme adultère, par son fils devenu homo urbain très tendance, poursuivi par le système de communication sophistiqué du 4X4 que lui offre (de force) celui-ci, Cliff cherche désespérément un point de repli.

A l'inverse du personnage de Wolf, Mémoires fictifs, vrai récit naturaliste dans lequel un narrateur perdu en forêt n'arrive plus à retrouver la civilisation et sombre dans un délire éveillé qui le mènera à l'illumination, Cliff n'arrive pas à se perdre dans l'immensité américaine. A ce propos, on notera avec bonheur la traduction férocement ironique du titre de ce livre en forme d'odyssée ratée, au vu du marasme dans lequel le principal protagoniste se retrouve plongé tout au long de son voyage. Prisonnier qu'il est de la toile relationnelle de sa vie, prit dans les rets de la civilisation, il n'atteint même pas tout à fait son but supposément grandiose même si au final, il trouve le bonheur à sa manière équilibriste. Drôle, mais aussi tristement aliéné, Une odyssée américaine est encore un exemple de ce que peu donner le grand roman américain quand il se ménage un espace à part, entre les plaines et le béton.

Maxence Grugier

Jim Harrison, Une odyssée américaine, Flammarion, 2009.

Le 18 June 2009

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