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Initiation foutraque
L'histoire est aussi simple qu'elle est compliquée : Daniel Pearse est un jeune homme curieux qui perd sa mère dans des circonstances tragiques (une explosion) et dont le destin est pris en main par une mystérieuse organisation secrète. Recueilli par l'un des responsables locaux de l'AMO (Alliance des Magiciens et Outlaws), sorte d'association loi 1901 de magiciens, d'hypnotiseurs, de truands, d'usurpateurs, de maîtres du déguisement, de la voltige et du kidnapping, le jeune Daniel Pearse est accompagné pendant son adolescence dans un parcours insensé, au cours du duquel lui seront enseignés ce qu'on pourrait qualifier d'arts criminels.
L'AMO le sponsorise et l'envoie successivement rencontrer des personnages hauts en couleur (et aussi fantasques que le grand-père de Canadèche, voir la chronique) qui lui apprennent avec un réalisme fou et une imagination sans limite à respirer, prendre de la drogue, à tricher aux cartes, à être intelligent ou à se rendre méconnaissable, voire dans un dernier enseignement digne de l'apprentissage Jedi, à devenir invisible. L'entraînement de Daniel se prolonge sur plus de 300 pages et nous offre le privilège de connaître des caractères secondaires à la fois improbables et attachants. Le jeune Padawan s'offre des scènes d'anthologie avec Wild Bill, Johnny Sept Lunes, Smiling Jack ou encore Volta, une figure paternelle fuyante et castratrice qui semble le dépositaire du seul secret qui hante désormais Daniel : celui de la mort de sa mère.
Libertarisme

Dodge cligne de l'œil du côté de Wells et de l'anticipation traditionnelle lorsqu'il s'agit de peindre un monde souterrain qui, pour échapper à la modernité, la transcende par l'ésotérisme, l'hypnose, la transmission de pensée ou le low-tech. Le romancier fait passer un message de résistance qui, comme toujours chez lui, a des accents de libertarisme et d'attachement viscéral à la liberté individuelle, à la libre détermination et à la non sujétion aux diktats de la société.
Apothéose
La libération intervient dans une résolution tout à fait insatisfaisante (c'est le principe de la série Z) mais impeccablement tenue sur les 200 dernières pages. Daniel absorbe les sciences de l'alchimie traditionnelle et est utilisé par Volta pour dérober dans des entrepôts du gouvernement, un diamant mythique qui pourrait être la pierre philosophale. Le roman qui aurait pu être policier, politique ou plus classique, s'échappe alors subitement dans la divagation métaphysique. Daniel se laisse absorber par le pouvoir de la pierre et devient tout puissant, avant de se confronter avec ce qu'il faut bien appeler la Vérité, une sorte de secret de Polichinelle qui ravale l'apprenti maître du monde au rang de clochard céleste et d'amoureux transi.
Stone Junction s'achève parce que Dodge est magnanime et choisit de nous donner ce qu'on était en droit d'attendre : une résolution de l'intrigue dont on se foutait finalement depuis assez longtemps mais qui réussit tout de même à nous prendre par surprise. Le roman fait partie de ces univers dans lesquels on aurait pu comme Daniel se perdre indéfiniment. Le pouvoir addictif du roman est si fort qu'on en sort à la fois ébahi, abruti et émerveillé. Stone Junction ouvre un temps alternatif qui témoigne non seulement de la puissance de feu de l'auteur (génie de l'alternative) mais également des vertus apaisantes du n'importe quoi ultra rationnel appliqué aux arts romanesques. Comprenne qui pourra, mais ce roman est un monument de la littérature pour les nuls.
Jim Dodge, Stone Junction, Cherche-Midi, Mars 2008.
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