Stone Junction : Une grande oeuvrette alchimique de Jim Dodge



Critique

Note du livre A+ pour la série Z

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A+ pour la série Z



Le devenir Z de la littérature romanesque est une hypothèse hautement improbable de ce côté-ci de l'Atlantique, tant les goûts des critiques et des éditeurs (plus que ceux des lecteurs ?) sont dirigés vers des romans monoblocs, plus petits que gros, mais appartenant, d'une façon ou d'une autre, à un genre, une unité thématique facilement identifiable en librairie et en supermarché. On goûte finalement assez peu la bizarrerie, le transgenre et l'art du débridage massif ici bas. Le culte du grand roman total, venu de Melville, de Twain et de quelques autres, n'a jamais passé l'Atlantique. Exemple avec Jim Dodge et son Stone Junction.
 
Avec Jim Dodge, auteur américain singulier, âgé de 63 ans et de seulement quelques livres, le goût commun n'est pas flatté. Comme son Oiseau Canadèche, Stone Junction est, du point de vue des genres littéraires, une monstrueuse blague, une aberration faite livre. Lourd de 554 pages (et de quelques dérivations savamment distillées), le roman intègre tout ce dont il ne fait pas bon parler en littérature (du moins, en une seule histoire) dans le cadre assez classique celui-là d'un grand roman initiatique.

Initiation foutraque

L'histoire est aussi simple qu'elle est compliquée : Daniel Pearse est un jeune homme curieux qui perd sa mère dans des circonstances tragiques (une explosion) et dont le destin est pris en main par une mystérieuse organisation secrète. Recueilli par l'un des responsables locaux de l'AMO (Alliance des Magiciens et Outlaws), sorte d'association loi 1901 de magiciens, d'hypnotiseurs, de truands, d'usurpateurs, de maîtres du déguisement, de la voltige et du kidnapping, le jeune Daniel Pearse est accompagné pendant son adolescence dans un parcours insensé, au cours du duquel lui seront enseignés ce qu'on pourrait qualifier d'arts criminels.

L'AMO le sponsorise et l'envoie successivement rencontrer des personnages hauts en couleur (et aussi fantasques que le grand-père de Canadèche, voir la chronique) qui lui apprennent avec un réalisme fou et une imagination sans limite à respirer, prendre de la drogue, à tricher aux cartes, à être intelligent ou à se rendre méconnaissable, voire dans un dernier enseignement digne de l'apprentissage Jedi, à devenir invisible. L'entraînement de Daniel se prolonge sur plus de 300 pages et nous offre le privilège de connaître des caractères secondaires à la fois improbables et attachants. Le jeune Padawan s'offre des scènes d'anthologie avec Wild Bill, Johnny Sept Lunes, Smiling Jack ou encore Volta, une figure paternelle fuyante et castratrice qui semble le dépositaire du seul secret qui hante désormais Daniel : celui de la mort de sa mère.

Libertarisme

Dodge organise son récit dans sa profusion autour de 2 lignes directrices dont la limpidité éclaire la structure de son roman faite d'aventure, de séquences dialoguées et de vrais moments de poésie... tantrique. D'un côté, Daniel, devenu presque grand, recherche l'assassin supposé de sa mère qui pourrait bien être au bout du compte son ancien amant, le sombre Shamus, criminel outlaw devenu fou. De l'autre, on se demande pourquoi l'organisation a investi autant sur un garçon à qui elle ne devait pas grand-chose. Ces deux questionnements : qui ? et pourquoi ? tiennent la progression à bouts de bras et autorisent toutes les outrances. L'AMO a beau être organisée comme le monde open source sur le mode communautaire, ses techniques sont héritées du monde du western (on pense parfois aux Mystères de l'Ouest) et des vieilles communautés qui faisaient les beaux jours de Poe, de Doyle et de quelques autres.

Dodge cligne de l'œil du côté de Wells et de l'anticipation traditionnelle lorsqu'il s'agit de peindre un monde souterrain qui, pour échapper à la modernité, la transcende par l'ésotérisme, l'hypnose, la transmission de pensée ou le low-tech. Le romancier fait passer un message de résistance qui, comme toujours chez lui, a des accents de libertarisme et d'attachement viscéral à la liberté individuelle, à la libre détermination et à la non sujétion aux diktats de la société.

Apothéose

La libération intervient dans une résolution tout à fait insatisfaisante (c'est le principe de la série Z) mais impeccablement tenue sur les 200 dernières pages. Daniel absorbe les sciences de l'alchimie traditionnelle et est utilisé par Volta pour dérober dans des entrepôts du gouvernement, un diamant mythique qui pourrait être la pierre philosophale. Le roman qui aurait pu être policier, politique ou plus classique, s'échappe alors subitement dans la divagation métaphysique. Daniel se laisse absorber par le pouvoir de la pierre et devient tout puissant, avant de se confronter avec ce qu'il faut bien appeler la Vérité, une sorte de secret de Polichinelle qui ravale l'apprenti maître du monde au rang de clochard céleste et d'amoureux transi.

Stone Junction s'achève parce que Dodge est magnanime et choisit de nous donner ce qu'on était en droit d'attendre : une résolution de l'intrigue dont on se foutait finalement depuis assez longtemps mais qui réussit tout de même à nous prendre par surprise. Le roman fait partie de ces univers dans lesquels on aurait pu comme Daniel se perdre indéfiniment. Le pouvoir addictif du roman est si fort qu'on en sort à la fois ébahi, abruti et émerveillé. Stone Junction ouvre un temps alternatif qui témoigne non seulement de la puissance de feu de l'auteur (génie de l'alternative) mais également des vertus apaisantes du n'importe quoi ultra rationnel appliqué aux arts romanesques. Comprenne qui pourra, mais ce roman est un monument de la littérature pour les nuls.

Jim Dodge, Stone Junction, Cherche-Midi, Mars 2008.

Benjamin Berton Le 10 juillet 2008
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