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Moi, Fatty

Jerry Stahl : Requiem pour un gros

Jerry Stahl : Requiem pour un gros

Jerry Stahl nous avait bien fait rire avec A poil en civil, publié chez Rivages en 2005, même si ce roman, le troisième du jeune auteur américain, également scénariste pour Hollywood, ne nous avait pas non plus laissé de souvenirs plus mirobolants qu'une lecture agréable et une bonne tranche de rigolade (ce qui n'est déjà pas si mal en soit, mais cela ne suffit pas). Moi, Fatty est d'une ambition autre ! A travers sa biographie imaginaire de Roscoe Arbuckle, dit "Fatty", célèbre acteur du muet et première personnalité à faire fortune en profitant de l'essor de ce qui allait devenir Hollywood, alors un repère de saltimbanques, de managers rusés et d'escrocs, Stahl s'attaque aussi aux prémisses de l'industrie des médias du divertissement, à la naissance du voyeurisme, à l'inexorable ascension, enfin, de l'incroyable "l'usine à rêve" que nous connaissons aujourd'hui.

Clown triste

Dans la réalité, ce que raconte d'ailleurs très bien Jerry Stahl, Roscoe "Fatty" Arbuckle (surnom qu'il détestait mais à qui il doit paradoxalement son succès), acteur autodidacte doté d'un sérieux embonpoint et d'un talent non moins volumineux pour les cabrioles, fut aussi célèbre que Keaton (avec qui il était très ami) et même Chaplin avec qui il tourna une dizaine de courts métrages. Ses rondeurs animèrent longtemps les films muets en deux bobines de la Keystone Cops Corporation fondée par Mack Sennett et il fut aussi l'un des rares à passer derrière la caméra.

Mais au delà de ce portrait ensoleillé, l'histoire de Fatty Arbuckle comporte aussi une face obscure. Victime d'une enfance malheureuse, d'un père violent et d'une mère constamment malade, Fatty enfant doit très vite apprendre à ce débrouiller seul. Il monte ainsi sur les planches à l'âge de 8 ans ! Acteur, mais surtout acrobate, saltimbanque et bateleur bouffon, Arbuckle fait ses débuts bien avant l'avènement du cinéma, que tous les artistes de l'époque considère comme une déchéance. C'est pourtant le truculent Mack Sennett, qui lui donnera sa chance et qui lui permettra de devenir la première star d'Hollywood, mais aussi la première célébrité à subir les affres d'un scandale retentissant, envenimé par la presse et - surprise - appuyé par les studios.

Sombre Hollywood

La scène se passe dans la suite d'un hôtel en 1921. Après une longue semaine de travail, Arbuckle invita des amis et organise une petite fête pour se détendre. Les activités "ludiques" des acteurs de l'époque étant très proche de celles qui se pratiquent à l'heure actuelle, la fête dégénéra au point qu'une starlette du nom de Virginia Rappe décède des suites d'un problème à l'estomac. Drogue, alcool, maladie vénérienne aggravée, nul ne connut jamais la raison exacte. La consommation intense de morphine, cocaïne et l'alcoolisme était classique à l'époque, les deux premières substance étant même d'usage courant. L'acteur devint d'ailleurs rapidement accro à la morphine suite à un accident. Fatty, accusé du viol de l'actrice par une amie de la défunte, se retrouve donc mêlé à l'affaire. De là commence une véritable descente au enfer, de celle que seuls ceux qui montèrent très haut peuvent subir.

En ce sens, Moi, Fatty est un vrai roman noir. L'histoire d'une déchéance et d'un destin malheureux. Le roman illustre également très bien les rapports d'amour/haine entretenu par le public et dont les célébrités font régulièrement les frais, encore aujourd'hui, et oserais-je dire, plus que jamais. Un témoignage émouvant, une histoire solide et un document passionnant sur les origines d'Hollywood, font de Jerry Stahl un auteur qui compte et un écrivain à suivre.

Maxence Grugier.