Marilyn la dingue de Jerome Charyn



Critique

Note du livre Folie sexy

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Folie sexy



D'abord publié sous forme de feuilleton dans Libération, et adapté d'un roman de Jerome Charyn (qui signe aussi le scénario de la bande dessinée), Marilyn la dingue paraît chez Denoël, après avoir été mis en couleur par le dessinateur Frédéric Rébéna. L'histoire est un peu décousue, les personnages trop léger, mais l'ouvrage reste quand même une bande dessinée d'atmosphère réussie.
- Le Festival d'Angoulême 2009 sur Fluctuat
 
Les couleurs ont fait un bien fou à ce Marilyn la dingue, suivi, tant bien que mal, en feuilleton cet été dans Libération. Les sentiments de confusion qui se dégageaient du format éclaté du quotidien (2 ou 3 pages par jour) sont en partie effacés par l'application du dessinateur coloriste, Frédéric Rébéna, à utiliser une palette de couleurs réalistes et dont les variations de gris (marron, gris jaune, gris chair) font merveille et rappellent les couleurs vintage de Tardi sur son Adèle Blanc-Sec.

New York Bordello

Marilyn la Dingue
, la bd, n'arrive pas à la cheville du roman du même nom, paru en 1974, et qui inaugurait sa tétralogie consacrée à Isaac Sidel, un flic incorruptible et haut en couleurs, oeuvrant dans le New York d'avant le grand nettoyage. Mais si elle souffre paradoxalement de la richesse de l'œuvre originale de Charyn (trop de personnages, une portée mythologique qui passe assez mal en BD sur ce format), elle réussit cependant à en rendre le caractère incandescent et hypnotique.
 
Le scénario n'est pas des plus simples à résumer. On se situe ici dans le roman noir, le polar traditionnel (des flics, des méchants, des filles, une ville New York centrale), mais aussi dans une œuvre cathédrale où chaque personnage agit et signifie un peu plus que ce qu'il est. Isaac le Pur est un flic que l'on sent entre deux mondes, torturé et dessiné à la serpe. Ses traits sont anguleux et portent une dureté et une douleur que Rébéna rend à la perfection. Son manteau est tiré en quelques traits et son regard souligné, comme celui de tous les personnages qui ont quelque chose à se reprocher, d'ombres sinistres et inquiètes. Isaac évolue dans un New York interlope, hanté par les prostituées, les macs, les gangsters (chinois, juifs, hispanos), les anciens flics devenus fous, la neige et le froid. Marilyn la Dingue voit New York au ras du sol, les pieds dans la boue. Le ciel est bas, voire inexistant. Les âmes sont sales et tristement terrestres.

Marilyn dans tous les sens

Isaac est aux trousses du Gang des Sucettes, un trio mystérieux qui terrorise la basse ville. Les Sucettes ne volent pas mais tabassent et violent avec une violence invraisemblable. Ils sont masqués, cagoulés et menés par une femme en combinaison de latex, entre Feuillade et Catwoman. L'affaire prend un tour personnel lorsque la mère d'Isaac est agressée à son tour, puis sa maîtresse (une prostituée) violée par les bandits masqués. L'inspecteur-chef prend les choses en main tandis que sa fille, la sublime et sensuelle Marilyn, n'en finit pas de le haïr. Marylin n'est pas si dingue que le titre l'indique : elle ressemble à une adolescente élevée à la dure, transformée malgré elle en bombe enfant-sexuelle. Marilyn couche avec Zyeux bleus, un flic falot qu'Isaac commande de sa volonté de fer. Marilyn a eu deux maris mais ne les a pas gardés : Marilyn est un océan de sensualité sur lequel Frédéric Rébéna nous offre quelques vues salutaires.
 
Lorsque Marilyn est nue, on perçoit d'ailleurs un peu mieux la dimension sacrée de la BD : les traits semblent se déformer pour suivre les contours de ses reins, esquisser la forme d'un sein. Quand elle attend Zyeux Bleus, dans sa chambre minuscule, nue sur le lit, on se prend à rêver, avec Rupert le Psycho Qui Bande Mou, qu'on est de l'autre côté du miroir. Les personnages sont gluants, suent et ont de la fatigue plein les pattes.
 
Faute d'équilibre

La folie de Rupert, du Chinois fan de Bruce Lee et de la fascinante Esther Rose (le Gang des Sucettes au grand complet), tout comme l'itinéraire du flic dingue auraient gagné à être décrites avec plus d'emphase et dans une longueur plus raisonnable. Marilyn la Dingue souffre de n'être qu'un résumé condensé du roman, une sorte de présentation catalogue de personnages en partie massacrés au montage. L'équilibre n'est pas respecté entre Esther et Marilyn, si bien que le suicide kamikaze de la première, en robe de mariée, dans le commissariat, qui est une idée de génie, passe presque pour un acte incompréhensible (il l'est) et anodin (il l'est moins).

Marilyn la Dingue aurait pu faire un grand roman graphique : ce n'est, au final, qu'une bande dessinée d'atmosphère réussie, un festival flamboyant de coupes sombres et d'ellipses. Avec un tel dessinateur et une matière première de cette qualité, le résultat est décevant mais loin d'être inintéressant.

Jérôme Charyn et Frédéric Rébéna, Marilyn la dingue, Denoël Graphic, 2009.

Benjamin Berton

Le 23 January 2009

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