Tribus modernes de Jérôme Baccelli



Critique

Note du livre Des machines et des hommes

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Des machines et des hommes



Tribus modernes est le premier roman écrit d'une main légère et décidée par un informaticien français résidant depuis quelques années à San Francisco, Jérôme Baccelli. Ce dernier propose une très juste critique de notre société sur-informatisée au nom du progrès.


Tribus Modernes se présente comme une histoire, en trois courtes parties, des technologies et, de façon plus ambitieuse, de notre modernité, entendue comme organisation socio-technique homme/machine/économie. Intitulés « les Ouestiens », « les Citadins » et « les Eclaireurs du vide », les trois ensembles structurés en chapitres et en paragraphes visionnaires d'une dizaine de lignes chacun, proposent une généalogie originale de notre monde, depuis la conquête de l'Ouest jusqu'à la destruction/digestion de la civilisation par des bugs et des ratés introduits par et dans les microchips (les puces) électro-informatiques qui ont contaminé/parasité les hommes.

Historien du mythe

La démarche de Jérôme Baccelli, si elle surprend tout d'abord, mêle de vraies réflexions historiques (des passages assez mainstream, si on s'y connaît un peu dans ces domaines, sur l'histoire de Microsoft ou d'Apple,...) et des visions/jugements mi-cyberpunk (on pense à Simmons), mi-apocalyptique sur le devenir de notre monde. Ce qui frappe ici, c'est le grand naturel avec lequel le romancier organise sa mise à plat de l'Histoire et en recrée certaines séquences au profit de sa démonstration : le monde court à sa perte. Pire que ça, il est déjà mort. Baccelli, sorte de Gardien, placé sur une terre extérieure, nous en raconte la trace désolante, comme il raconterait un mythe antique.

Baccelli observe son sujet Humanité comme s'il n'en faisait pas partie, réussissant une assez bluffante distanciation qui produit, en plus d'une sensation d'étrangeté devant le sujet (qu'on connaît pourtant bien et dans l'ensemble de ses parties), une vraie curiosité pour ce qui pourrait se passer. La juxtaposition d'anecdotes, pour la plupart réelles, et de pensées de la modernité, est à la fois saisissante et glaçante.

« Le langage aurait commencé de s'éteindre au milieu du siècle dernier », écrit-il par exemple, « En 1937, un article du New York Times consacré à l'énergie nucléaire mentionnait pour la première fois le terme de "hautes technologies" (High Technologies). Les articles suivants se contentèrent du high tech. Hewlett & Packard y devint HP, on se mit enfin à aduler toutes sortes d'acronymes - le fragment du nom. Une nouvelle porte venait de s'ouvrir sur l'abîme. Sur une étrange urgence. Une fuite des mots venait de se déclarer. Elle ne fut jamais étanchée ». Bien vu.

Un monde parfait

Baccelli réfléchit avec justesse et propose un modèle formel d'anticipation qui rappelle, à bien des égards, les inspirations de Burroughs. On sent le paganisme derrière l'évocation d'un pape hanté par des visions monstrueuses (des insectes partout en dévoration), les référence aux pouvoirs chamaniques, l'anticapitalisme vers une vision (peut-être un peu trop simpliste, ici) d'une Amérique qui donne le pouls du monde, la méfiance, voire la haine, vis-à-vis des grandes firmes internationales, la fascination/répulsion pour la technologie qui ouvre les « portes de la perception » et les reclaque sur l'humanité, la paranoïa qui guette.
 
Certaines séquences fonctionnent mieux que d'autres, échappant pour la plupart à l'effet un rien prétentieux dont découle l'ambition de dire le monde de cette manière. Baccelli s'en sort bien. Ses phrases sont formidablement bien tenues et portées par le simple effet des énumérations, des alignements de lieux, de noms et de faits. Les personnages surgissent de l'inconscient collectif et individuel du lecteur pour s'incarner en quelques mots, quelques esquisses. Le romancier parvient ainsi et avec une grande facilité à conférer une humanité et des visages à un roman sans personnages. Le projet a beau être casse-gueule et imposer quelques lourdeurs, Tribus Modernes est une belle réussite littéraire, formelle et romanesque, un ovni qui se tient toujours quelque part entre la vanité, le génie et le coup de bluff.

Sur 160 et quelques pages, la magie opère à plein et dégage une remarquable maîtrise du sujet, une poésie et une pertinence qu'on aurait pas pensé trouver au démarrage. « Certains furent millionnaires pendant un jour ou une heure. Leurs gains se résumèrent à un chiffre apparu sur un écran de verre. Mais de leur histoire non plus, aucune trace ne subsistera ; les brokers qui l'avaient enregistrée dans leur base de données ayant vite fait faillite. Leur fortune, ils l'avaient peut-être rêvée. On comprend un peu mieux les affabulations et les hallucinations des mendiants des collines. »

Jérôme Baccelli, Tribus modernes, Éditions du Rocher, août 2008.

Benjamin Berton

Le 30 août 2008

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