- Lire l'entretien avec Jean-Yves Cendrey
Avec La maison ne fait plus crédit, Jean-Yves Cendrey dévoile une bien étrange façon de composer son autobiographie. Ultra-efficace cependant, lorsqu'il s'agit de donner à voir ce qu'a été son enfance ratée. Amers souvenirs noyés dans les rebuts d'une famille déglinguée. Il faut s'accrocher pour aller jusqu'au bout de cette narration, géniale pourtant, excellente dans sa cruauté, dans la répulsion qu'elle sait inspirer au lecteur à l'égard des personnages mis en scène.
Dans ce dernier roman, Cendrey choisit de laisser la parole à l'amant de sa propre mère, qui apparaît elle-même comme une femme nauséabonde, la "Manman". L'amant est ce type ridicule, affligeant surtout, fanatique de Pompidou, colombophile à ses heures, survivant sans idéaux, trop lâche pour quitter sa femme qui feint l'agonie depuis des années. "Je tâtai ma queue, mes testicules" : voilà une activité qui résume la hauteur (la bassesse) du personnage.
La manman ne rattrape rien : stéréotype de la bourgeoise coconne, qui prend plaisir à parler de son pipi-caca, pour qui le bonheur dans la vie ne se résume qu'à quelques biens matériaux. Ignare, raciste de surcroît. Il faut entendre l'amant prendre sa défense pour ressentir toute la médiocrité de ces deux-là : "Quand nous suivons un documentaire sur l'Afrique du Nord, elle trouve les paysages plutôt jolis, les gens plutôt sympathiques et plutôt travailleurs malgré la chaleur".
Comme celle-ci, chacune des phrases du roman de Cendrey semble avoir été taillées avec précision : de véritables pierres tranchantes, jetées pour provoquer la révolte ou la désolation. Le portrait acerbe des deux personnages centraux devient finalement un véritable réquisitoire contre le français moyen, qui vote mollement à droite et se félicite de mériter ses vacances Club Med, deux fois par an, sans faute.
Perspective plutôt écoeurante, mais pas encore là de quoi détruire une enfance. Il faut alors préciser que si l'amant est définitivement con, le mari (le père de Cendrey donc), lui, cumule des tares autrement plus difficiles à vivre : il est militaire, fou, et alcoolique. Du genre à taper sur sa femme et ses gosses pour des broutilles. Du genre à conserver dans son garage un musée des horreurs : des bouts de tôles ramassés dans la rue, et qu'il fait passer pour des pièces historiques... (voir l'entretien).
On comprend mieux maintenant ce qui a poussé Jean-Yves Cendrey à devenir le "fils salaud", comme il est nommé dans le livre. Autrement dit, celui qui, lucide, a compris qu'il ne pourrait pas échapper à la tare familiale sans rejeter en bloc cet entourage fangeux.
Car le "fils gentil", celui que les parents ont toujours cajolé, ne s'en sortira pas. Affublé depuis toujours d'un surnom ridicule ("La Domi", parce que la mère aurait voulu avoir une fille), ce frère attend la trentaine pour péter un plomb. Délire de persécution. Les lettres qu'il écrit à son entourage ressemblent à celles d'un Antonin Artaud sous psychotropes. Et tandis qu'il perd pied, la mère ne capte rien, la mère fait semblant, la mère se tait.
La force de l'écriture de Jean-Yves Cendrey, c'est aussi qu'elle suffit à nous donner envie de la frapper aussi, cette femme adultère, aveugle d'égoïsme et pourrie par l'avarice.
Avec l'histoire de ces deux frères, le gentil et le salaud, la référence originelle à Abel et Caïn entre définitivement dans le texte. Une manière de signaler l'universalité de la discorde, du conflit inévitable qui agite les êtres du même sang ?
Car l'histoire de La Maison n'a fait plus crédit, ressemblera assurément à celle de nombreux lecteurs, pour peu qu'ils aient connu la déchirure familiale, parfois surmontable, toujours incurable.
Jean-Yves Cendrey a cependant une arme incomparable pour y faire face : ce sont ses propres livres. L'amant s'énerve ainsi contre le fils salaud : "dans ses livres, [il] pratique l'abus stylistique pour avoir l'air d'un chef. En vérité, les mots dépassent sa pensée pour n'obéir qu'à des obsessions, à des phobies, à une rancœur recuite".
Il est bien vrai que le "salaud" abuse du style, mais d'un style qu'il maîtrise. L'usage du discours direct libre entraîne le lecteur dans la petite ronde ignominieuse de l'amant et de la manman, en même temps qu'il rend au texte une verve toute Célinienne. D'ailleurs, comme l'auteur du Voyage au bout de la nuit, il s'agit bien pour Cendrey d'écrire l'abjection, de décrire cette existence au "goût d'avortement et de bassine", pour reprendre l'expression de l'amant à propos d'un mauvais pastis.
Et on le comprend. Et on l'admire, l'écrivain qui a trouvé le moyen de traduire, par des mots, la rage et la rancœur qui tenaillent fort tous ceux à qui l'on a imposé trop jeune la folie et les infâmies du genre humain.
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