Honecker 21 de Jean-Yves Cendrey




C'est bien sa chance. Le ciel le lâche. Il était à quoi cet homme ? Deux petites heures de route, et le ciel le lâche.

Il est parti il faisait gris. C'était voilé. C'était fi lamenteux et terne. Il faisait moche, c'était tout. Et puis sur le coup de midi ça s'est mis en paquets. C'est devenu bleu sale. Et puis ça s'est violacé comme des cheveux de vieille, avec des reflets roussâtres. C'est devenu maléfi que. Il fait si sombre que les yeux brûlent. C'est à gémir. Le vent est fort. Il n'y a plus d'autre solution. Et il pleut bizarrement.


C'est une pluie qui tombe mal, pas droit. C'est une pluie qui volette et tournoie, hésite à changer d'état, bientôt plus solide que liquide. Il aurait fallu choisir la facilité. Il n'aurait pas fallu improviser. Il fallait préférer Pasewalk, la route directe en pays connu.

Honecker est en proie au regret. Honecker est en proie à l'appréhension. Il sent sa hantise tout près de se cristalliser. La pluie n'est déjà plus la pluie. Une goutte sur deux se métamorphose en papillon poudreux. Et ça s'écrase sans bruit contre le verre tiédi par l'haleine de la clim.

Il redoute que le voyage ne tourne au piège dans cette forêt plus affreuse qu'une autre. C'est plat, avec d'étranges dépressions inondées que la guerre pourrait expliquer. Elle est ici chez elle depuis la nuit des temps. C'est dur et vert foncé. Les pins font bloc autour de trous d'eau noire cerclés de faisceaux de massettes. Parfois il y a des plaies, là où on a coupé. C'est barbelé de ronces, et comme strié de cendre par des bouleaux débiles. Les fossés sont d'un rose équivoque. On les dirait remplis de fuel. C'est l'hiver qui s'y décompose.

Tout ça fait mal au ventre. La neige redouble. Le coeur bat plus vite. Et pourtant Honecker s'interdit de ralentir. Il ne veut pas se retrouver à quoi ? Deux grosses heures de Berlin, si le pire n'est pas devant lui.

D'une main il déploie une carte. Il se souvient d'avoir dépassé Babigoszcz. Il repère la veine rouge qui descend du nord. Il touche Babigoszcz du doigt, un point blanc dans une grande tache verte où le bleu des rivières sinue comme des varices. Il relève les yeux. Sa carte est infi dèle. Il se voit au milieu de nulle part, ciel et terre indistincts. C'est mou et c'est épais, de la couleur des faits divers quand le papier journal a tourné en bouillie.

Le coeur d'Honecker bat plus vite. Les Tokio Hotel l'accompagnent en crachouillant sur 56.6. La réception est mauvaise dans ces contrées maussades.

Schrei ! Bis du du selbst bist
Schrei ! Und wenn es das Letzte ist
Schrei ! Auch wenn es weh tut
Schrei ! So laut du kannst !

Il saisit mal ce que ça crie. Cette langue est moins maternelle, moins la sienne que la veille, la langue du staff et celle du boss hier soir encore, au dîner de motivation. Il aurait d'abord besoin de comprendre ce qu'il fait là, du mauvais côté, entre le bord droit de la carte et les petites croix noires de la frontière rehaussée de jaune.
Il a obéi à une impulsion. C'était la première fois. Il se promet qu'on ne l'y reprendra pas.

La façon dont ça cogne, le coeur et la chanson. Bom ! Bom ! Sa poitrine n'est plus qu'une boîte à rythmes au bout du rouleau, une peau de zèbre tendue sur un demi-cageot d'électronique au rabais. Voilà même qu'elle se fend, que ça claque là dedans, et qu'il doit presser le poing sur son coeur pour ne pas se vider d'un reste de sang-froid.

Il est perdu sur la carte et dans le blizzard. La chaussée a disparu. Il n'a guère que le rose pâlissant des fossés pour se diriger mais n'a toujours pas ralenti. Il est même tenté d'accélérer, de ne prendre en considération que sa peur maladive. C'est douloureux de résister à une aussi folle envie de s'affoler. La main doit masser le front, caresser les cheveux, tapoter la nuque, comme si elle appartenait à un autre, affectueux et confiant.

Enfin la raison commande à la jambe de lever le pied. Rien ne se passe. L'ordre n'a pu descendre au-delà de la cuisse. La jambe est prise de tremblements. Dans l'urgence, Honecker empoigne son pantalon à hauteur du genou droit et le tire à lui. La chaussette se laisse voir. Le mollet apparaît. Enfin les tendons se raidissent, la cheville répond et la vitesse fl échit - très insuffi samment eu égard aux circonstances. Attention à la mort, la mort bête, Honecker ! Attention !

Il penche le buste de côté, s'applique à mieux faire traction sur sa cuisse, les phalanges crochées dans un pli de l'étoffe. Enfi n la vitesse tombe, le péril s'éloigne, comme l'instant où il retrouvera Turid, où il pincera le double menton de leur nouveau- né en disant quelque chose de drôle. S'il les revoit jamais.

Il traverse toujours mal les forêts. Il en a de mauvais souvenirs, ceux que par jeu il s'est fabriqués lorsqu'il était enfant au cours de promenades familiales sur les pentes boisées de Montagne-du-Diable, à l'extrême ouest d'une ville qui s'appelait Berlin-Ouest.

Depuis cette époque improbable où la guerre était froide et ses parents amoureux, les forêts vraies sont chaque fois sa forêt inventée. Alors il y percute des animaux qui n'existent pas, il y fauche en esprit des enfants sauvages jaillis des fourrés, et des arbres fantômes s'y jettent sous ses roues tandis que la nuit s'abat sur lui dans un miaulement de tronçonneuse. Et il est seul au monde. Et le diable l'emporte.

Il y a surtout qu'il est beaucoup tombé en panne pour quelqu'un qui n'a pas trente ans. Il a commencé tout petit avec des parents aussi malchanceux que dangereusement fatalistes. Cela engendra chez lui un tempérament anxieux compliqué d'un penchant à la superstition. Il a pris l'habitude de parler à ses voitures, de les encourager, mais aussi de conduire en priant la fatalité de se désintéresser de lui.

Après trop de durites éclatées et de courroies de distribution rompues, même la plus douce autoroute reste à ses yeux pavée d'angoisse, réduite à un alarmant alignement de bornes de détresse auxquelles il porte une attention fervente, souhaitant toujours être à même de choisir entre précédente et prochaine la plus proche des deux si d'infortune il lui fallait la rejoindre à pied.

Les voitures à problèmes sont communément le lot de la jeunesse, mais le jeune Honecker a collectionné les plus mal en point de la nouvelle Allemagne. Aucun de ses compatriotes n'en a autant fait remorquer en une décennie, du moins s'amuse-t-il à l'affi rmer quand à l'occasion il s'épanche sur sa malédiction, prenant soin de la tourner en dérision pour mieux convaincre de son bienfondé.

Les choses ont failli changer quand Turid lui a appris qu'elle était enceinte. Elle a acheté une papaye. Elle l'a cachée dans leur lit. Il s'est couché. Il a attrapé le livre. Depuis des semaines il piquait du nez avec mauvaise conscience sur ce texte magnifique et rebutant : Les Somnambules.

Turid lui choisit ses lectures. Elle ne voudrait pas d'un ignare dans sa vie. Elle le traîne aux premières et aux vernissages. Elle le traîne à des tables rondes. Elle le traîne à des dîners avec des gens qui ont des choses à dire. Il est de bonne composition. Il s'enchante de son mieux. Mais Turid ne s'arrangerait pas éternellement d'un compagnon qui ait seulement l'air d'être intéressé par les gens intéressants. Intéressé il doit le devenir vraiment, jusqu'à passer lui-même pour intéressant. Il s'y emploie. Il se plie avec conscience aux exercices d'admiration. Il distille l'ennui comme d'autres la betterave et en tire un honnête alcool rhétorique. Désormais il sait dire en quoi ceci est puissamment original et cela tristement réchauffé, ou l'inverse. Il fait des progrès émouvants.

Elle ne le supporterait pas tel qu'il était quand ils se sont rencontrés. Quand ils se sont rencontrés
il se moquait de passer pour fruste. Il était désinvolte avec la beauté quand le hasard n'en était pas l'auteur. Elle avait mis longtemps à deviner ce qu'elle lui trouvait. Elle avait mis tout aussi longtemps à se l'attacher. Il fuyait la tourmente affective et la femme de ses rêves était plus une mère poule qu'une aventurière cérébrale bien roulée. La prudence l'habitait, repoussante à souhait. Turid ne s'était pas découragée. Impressionné par sa constance, Honecker lui avait un jour demandé.

Qu'est-ce qui a bien pu te plaire en moi ?

Elle avait répondu
Ce que j'allais faire de toi.
D'être aimé comme un personnage de fiction l'est par sa créatrice convient à Honecker. N'en déplaise à Turid il y a de la maternité là-dedans, et il boit du petit-lait.
Pour autant il n'attend pas tout d'elle et de ses exigences. Parfois il concourt spontanément à sa transfiguration. Il a de sa propre initiative renoncé au stade, à encourager le Hertha-Berlin et à hurler avec les loups quand l'arbitre indispose. Il ne laisse plus Turid aller seule à sa salle de sport. De sa propre initiative il en est devenu un membre aussi assidu que chagrin, et à son corps défendant il s'y modèle un physique. Il ne laisse plus Turid, déjà trilingue, aller seule à ses cours d'italien. Il s'est de sa propre initiative inscrit pour une session de trois mois à la Haute- Ecole-du-peuple et apprend l'italien comme on apprend à danser la passacaille avec un pied bot.
On ne se refait jamais en entier. D'ailleurs sa dernière initiative a été de manquer six cours consécutifs et il ne renouvellera pas son inscription. Il souffre trop derrière un pupitre, face à une maîtresse qui pose des questions, même si elle est gentille et les questions faciles. Il a de mauvais souvenirs de l'école, par faitement authentiques mais non moins effrayants que ceux contrefaits en forêt.
Dans celle qui est en train de l'envelopper de sucre glace avant de l'avaler tout cru, des squelettes
incomplets rampent sous l'humus chocolat. C'est plein de dents plombées, de baïonnettes, de boutons de capote. Le sol est si riche en munitions que tous les sangliers ont volé au ciel, le groin arraché. Les taupes aussi ont disparu. L'espèce s'est éteinte à force de remonter des grenades à la lumière.

Et dans les caches de l'écureuil on compte les balles perdues.
Il y a tant de ferraille oxydée au pourtour des mares que bêtes et plantes sont couleur de rouille, à l'exception d'étonnantes salamandres monochromes, pareilles à des giclures de minium sur la vase marron. C'est plein d'éclats de shrapnel et de médailles pieuses, plein de boucles de ceinturon. La brume y est constante, poisseuse, et de fauve à moutarde, comme encore chargée d'ypérite. Nourris à l'excès de cadavres, les vieux arbres ont pris forme humaine. Ils sont dépenaillés, spongieux, couverts de chancres. Les plus affaiblis s'appuient sur leurs voisins qui frémissent de céder sous les prochains assauts du vent, trahis par le capricorne, l'ennemi intérieur.
Honecker se promet que, s'il réchappe, sa prochaine initiative sera de lire avec allant le livre du moment : Les Aventures de Simplicissimus. Il se promet de s'identifier au héros de Grimmelshausen, de se faire Simplicissimus, alias Simplex, réputé intrépide et persévérant. Il se promet même, allez tiens, d'aller au bout du livre.
Honecker se promet beaucoup depuis qu'il a bêtement obéi à une impulsion, depuis qu'il neige et que la peur lui tord le ventre. Il va jusqu'à se promettre de traverser l'oeuvre d'une traite, dans la nuit, et d'en sortir à l'aube infiniment plus savant, séduisant.
Turid aime tant les amoureux de l'imagination. Elle adore ce qu'elle fait : interroger des metteurs en scène, des plasticiens, des musiciens, des dramaturges, des romanciers sur ce qu'ils font, les entendre en évoquer d'autres, généralement aussi fameux et talentueux que morts. Elle qui voit tout ce qui mérite de l'être et lit passionnément n'est jamais prise au dépourvu. Elle est si cultivée mais également si pleine de tact que même les plus ternes de ses invités brillent sans effort à son micro.

C'est vraiment une bonne émission que celle de Turid, aussi peu écoutée soit-elle.
Et tant pis si la vérité exigerait en fait l'emploi seul du passé. On la saura bien assez tôt.