Avec La Maison ne fait plus crédit, Jean-Yves Cendrey achève le cycle autobiographique entamé avec Les Jouets vivants, un ouvrage qui évoquait une affaire de pédophilie, et avait fait parler de lui. Misanthrope serein, imperturbable, cet auteur atypique nous explique pourquoi il n'aime pas cette société, et comment il arrive à en tirer des livres.
Fluctuat : La Maison ne fait plus crédit achève-t-il définitivement le cycle autobiographique commencé avec Les Jouets Vivants ?
Jean-Yves Cendrey : Oui, définitivement. Je m'étais d'abord demandé si je n'allais pas écrire un quatrième volet, qui serait entièrement consacré à l'histoire tragique du frère, que j'évoque dans La Maison ne fait plus crédit. Mais j'ai décidé que le cycle devait s'arrêter là. Peut-être en partie parce que cela supposait de fouiller dans le passé de ce frère qui a sombré. Ce qui représente encore beaucoup de souffrance, beaucoup d'énergie. Mais c'est aussi parce que je souhaitais en finir avec l'histoire de cette famille. La fin du roman signe d'ailleurs une rupture irréversible. Une rupture avec la folie, l'enfermement, la sottise de ces individus, et de toutes ces villes de province dont il ne peut rien sortir de bon.
Le personnage de la Manman et celui de l'amant répondent à un certain stéréotype beauf (Nicolas Sarkozy, Club Med, Annie Cordy...). Ressemblent-ils vraiment à ceux qui vous ont inspiré ?
Le soir des élections, l'amant salue ce président qu'il appelle "Nicolas". Il lève son verre en cet honneur, et ce geste traduit en quelque sorte toute la médiocrité de ce personnage. Chaque fois qu'il essaie d'apporter un peu de relief à sa vie, c'est un échec total. Idem pour la Manman. Leurs vies sont pathétiques. Leur discours laisse aussi entendre une sympathie pour le FN. Et oui, ces personnes-là sont vraiment comme ça.
Il se passe des choses assez répugnantes dans ce pays, où l'acteur fétiche est encore un Alain je-ne-sais quoi, la plus belle femme toujours Catherine Deneuve, le plus grand chanteur ce vieux type… qui aime beaucoup le président Nicolas d'ailleurs.
Pourquoi avoir choisi de donner la parole à l'amant ?
J'ai voulu relever un défi stylistique en donnant la parole à l'amant. Cela supposait d'assumer toutes les ambiguïtés qui en découleraient. C'est précisément ce qui peut rendre le livre insupportable. Même si l'on peut en rire, c'est un rire qui devient vite jaune. Je ne sais pas comment les lecteurs le prennent, à quel point cette narration est supportable, mais je serais quant à moi incapable de me relire.
Dans le roman, vous êtes désignés comme le fils salaud, par opposition au "fils gentil". Est-ce que c'est finalement d'être "salaud" qui vous a sauvé ?
Absolument. Ce n'est qu'en rejetant absolument cet entourage que j'ai pu construire autre chose. C'est parce que j'ai commencé assez rapidement à les haïr que j'ai pu ne pas leur ressembler. Je suis tellement content de m'être révolté assez tôt.
On le voit bien d'ailleurs avec l'histoire de ce frère qui sombre dans la folie. Lui, qui a eu droit aux éloges des parents, a voulu les aimer. Et c'est seulement tardivement, vers l'âge de trente ans, qu'il s'est rendu compte que ces personnes n'étaient pas celles qu'il croyait : il ne l'a pas supporté. C'est la conséquence d'avoir voulu être le fils gentil. Ils l'ont complètement détruit.
Vous êtes de plus en plus en plus virulent à l'égard de ces parents, et de cet amant. Vous faîtes ressentir toute la crasse qui peut s'en dégager, notamment avec la manman "obsédée par ses sphincters"…
Dans les livres qui ont précédé celui-ci, je crois que je n'en avais pas assez dit. Cette fois, il fallait que ce soir clair. Ces gens m'ont volé mon enfance. Je me suis rendu compte qu'il était possible d'avoir une enfance heureuse, de profiter de la vie. Quand je vois la vie de mes enfants aujourd'hui, je suis presque jaloux…Quand je vois la vie de mes enfants aujourd'hui, je suis presque jaloux.
Est-ce que vous avez eu envie d'écrire dés ce moment-là ?
Non, pas du tout. La littérature est venue bien plus tard. A l'époque où je fréquentais des malfrats, une époque d'ailleurs très intéressante. C'est drôle, les premiers livres que j'ai lus étaient d'ailleurs des livres volés. Je n'avais jamais vraiment eu de contact avec la littérature. J'ai ouvert un jour des livres d'auteurs jugés difficiles, comme Joyce, Artaud, et je suis tout de suite rentré dedans, sans être confronté à aucun moment à cette difficulté dont on parlait.
A ce propos, Jérôme Garcin vous a présenté comme un disciple Flaubertien d'Artaud…
Oui, Artaud me fascine. Dans son oeuvre, il y a, à chaque ligne, du début à la fin, ce chaos, cette volonté de toujours dire le chaos… de décrire le monde avec cette idée.
Vous avez aussi en commun avec lui la cruauté de l'écriture. Envisageriez-vous justement une littérature qui ne soit pas cruelle ?
Non. Il est bien sûr possible d'écrire et de lire des histoires bien propres, bien gentilles, et pleine d'espoir. Je n'arrive pas à les aimer, à en voir l'utilité. Je n'aime pas les gens. Je n'aime pas ce monde complètement bordélique où l'on arrive à saluer la médiocrité, la complaisance. Je ne peux écrire que ce que j'ai connu, à savoir la folie, la violence. Je décris ce monde-là, et ma propre expérience peut servir à expliquer comment tout cela est possible. Dans Les Jouets vivants, l'expérience violente de ma propre enfance peut servir à éclairer l'affaire du village de X.
Justement, après avoir écrit Les Jouets Vivants, on vous a souvent assigné le rôle d'un justicier, parce que vous avez mis un terme à cette affaire de pédophilie…
Je ne peux plus ouvrir mon courrier tant je reçois des lettres racontant des histoires terribles, avec des témoignages, des preuves. Les gens voudraient que j'écrive un livre sur leur histoire aussi. Il y avait cette femme, tout à l'heure, qui insistait pour me parler et me montrer quelque chose. Vous pouvez vous doutez de quoi il s'agissait. Je ne peux pas faire ça, et j'ai essayé de lui expliquer que ça n'était pas du mépris. Il y en a malheureusement beaucoup d'autres.
Après Les Jouets vivants, j'ai écrit Corps ensaignant. J'ai tenu à le faire pour une jeune femme, dont l'histoire m'a touché. Sa mère est entrée en contact avec moi. Cette jeune femme était une lectrice fervente, une amoureuse de la vie. Elle avait été abusée par son instituteur, à l'âge de neuf ans. En grandissant, elle s'est rendu compte qu'elle ne pourrait pas continuer dans ce monde révoltant, qu'elle ne pourrait pas avoir d'enfants, ni connaître le bonheur, et n'a pas eu d'autre issue que de se tirer une balle dans la tête. Je rencontre des gens qui me racontent leurs histoires, et certains d'entre eux me touchent. Mais je ne peux pas écrire un livre sur chacune de ces histoires.
Vous semblez être quelqu'un de très intransigeant. N'avez-vous jamais ressenti que du mépris pour cette famille, et jamais de pitié ?
Je ne les méprise pas, je les hais. Je veux passer du temps avec des gens qui me sont agréables. Pourquoi irai-je m'ennuyer à prendre le thé avec une vieille bique dans un pavillon de banlieue alors que je peux voir des gens que je trouve intéressants ? On dit qu'on choisit ses amis, pas sa famille. J'ai envie de dire que si, justement !
Propos recueillis par Céline Ngi.
Sur Flu : - Lire la chronique de La Maison ne fait plus crédit
Sur le web :
- Lire la "Lettre aux américains" de Jean-Yves Cendrey (à propos des Jouets Vivants)
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