Aurore de Jean-Paul Enthoven




-1-
Avant de rencontrer Aurore, je ne savais pas que l'amour était un lent processus d'anéantissement. Et je ne savais pas davantage, avant qu'elle ne me l'apprît, qu'il y avait, au terme de ce processus, un miroir dans lequel le hasard impose de s'observer, puis de découvrir avec dépit qui l'on est. Ce fut, dans mon cas, une intoxication méticuleuse. Une noyade. Un enchevêtrement de chaînes mentales, de causes et d'effets, dont l'ensemble précipita des événements où je me suis cru subjugué par un ennemi habile alors que j'y étais mon seul tyran.

Certains prétendent que, dans cette expérience, on meurt utilement, et afin d'accéder à un destin mieux accompli. Ils se trompent. Ou ils mentent. Car j'ai pu vérifier, à la faveur d'une histoire singulière, que l'amour n'impose que la compagnie d'une part inutile de soi-même. Et que l'on s'y mesure à une déchéance qui aurait pu, aussi bien, en choisir un autre.

Cette déchéance, que j'ai d'abord accueillie sans déplaisir, ne mérite aucun égard. Elle est cruelle, orgueilleuse, détestable. Elle trouve sa source dans des arrière-mondes où il vaut mieux ne pas s'attarder. C'est un mauvais maître dont le pouvoir tient à l'avidité de celui qui lui réclame sa dose d'humiliation. Est-il même indispensable, après tout, de découvrir qui l'on est ? Et n'y a-t-il pas plus de joie à se méconnaître, et à se perdre de vue ?

Avant de rencontrer Aurore, je n'avais, de moi-même, qu'une perception vague mais heureuse. J'avançais à mon rythme. Je posais sur les êtres et les choses un regard indifférent. J'étais inachevé, mais une vie m'attendait dans cet inachèvement. Je ne savais pas, à cette époque, que l'amour dévore par prédilection ceux qui exigent chacun des supplices qu'il promet.

- 2 -

Je me souviens encore, comme d'un songe, des quelques jours que nous avions passés au Grand Hôtel. Quelques jours intenses et déconcertants au début de l'été. Peu de touristes. Un décor propice aux émotions. Une atmosphère de soleil et d'indolence. Les mouettes flottaient, parmi des parfums de sel, au-dessus du golfe de Rapallo. Aurore était fatiguée par un long voyage en voiture. Nous partagions en silence toutes sortes de pressentiments.

Je connais bien la saveur de ces jours immobiles où tout peut advenir. Où l'on accepte, d'un même cœur, le contentement et la crainte de sa brièveté. Où chaque perception, chaque espérance, hésite sur un chemin de crête. D'un côté, l'allégresse. De l'autre, l'incertitude. Je ne m'attendais pas à trouver là ce climat de sensations instables qui, à la fois, excitent et embrument l'esprit. Dans ces moments, on ruse toujours avec un bien-être qui se dérobe, et qui revient dès qu'on y renonce, et qui s'échappe encore dès qu'on le tient.

J'ai senti tout de suite, en arrivant dans cet hôtel, qu'il me faudrait composer avec un ensemble d'équilibres fragiles. Distance et proximité. Exaltation et lassitude. J'avais besoin de retrouver Aurore sur un territoire neuf. Loin de Paris et de tout ce qui, depuis six mois, nous y avait usés. Cet hôtel, nous l'avions découvert par hasard, en longeant la côte. Il ressemblait à une meringue incrustée de rotondes et de cyprès. On nous y proposa une chambre dont le balcon dominait un petit port. Partout, un ciel rapide, des fauteuils d'osier, des murs de pierres sèches, le charme régulier de la mer. A première vue, c'était parfait.

Chaque matin, j'observais son visage avant qu'il ne s'éveille. Et ce visage, dans la pénombre, me parvenait comme un masque d'innocence dont la lumière s'emparait pour y inscrire des expressions qui me le rendaient, à mesure, plus lointain. Je m'étais alors persuadé que l'âme vraie d'Aurore ne se distinguait pas de ce visage endormi. J'observais ses yeux clos, son menton, sa bouche rose et entrouverte. Cet assemblage de peau et de formes promises à la flétrissure me captivait. J'y déchiffrais déjà toutes mes raisons de vivre et, dans le même temps, tout ce qui m'empêchait d'explorer légèrement la vie. A ce visage, à son mystère, je devais ma plénitude mais, aussitôt, l'impossibilité d'accéder à la plénitude plus sereine qui me semblait due. Chaque matin, à la faveur d'un décret indiscutable, Aurore régnait sur la plupart des sentiments qui, en moi, aspiraient à un peu de servitude. Elle en disposait à sa guise. Je jouissais de ma faiblesse comme d'un plaisir nouveau.

Elle dormait encore lorsque je quittais notre chambre pour aller vers le port et sa plage toute proche. La mer est fraîche sur cette côte d'Italie, j'y nageais avec délice, Aurore me rejoignait à l'heure où les marins revenaient de leur pêche. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours imaginé que mon bonheur en ce monde aurait l'allure d'une femme qui marche au bord de l'eau, et Aurore s'était glissée dans cette image. Le vent jouait vivement avec ses cheveux noirs. J'étais ému par son visage ensommeillé. Par les lèvres qu'elle m'offrait sous le premier soleil. Par ses gestes retenus. Elle se blottissait contre moi. J'avais l'impression de la protéger tout en lui étant soumis. Les mouettes s'agitaient autour des filets, des poissons, des caisses de crabes. Plus tard, sur le port, on nous servait du café et des fruits, et chaque journée commençait ainsi.

 

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