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Mieux qu'un essai, moins caricatural que la plupart des écrits « intelligents », revanchards ou nostalgiques sortis récemment, le roman de Laclavetine restitue le début des années 70, les combats idéologiques et l'air du temps dans toute leur complexité et leur folie. Sorte de chronique aventurière du Xxe siècle, déroulée sur quasiment 40 ans, Nous voilà file le destin d'un couple, Paul et Lena, emporté par la tourmente historique, vibrant d'idéalisme et souvent accablé par les désillusions. L'écrivain jongle avec les faits divers (le vol du cercueil du Maréchal Pétain par l'extrême-droite), les événements historiques et la petite histoire pour livrer une grande odyssée populaire aussi drôle que foncièrement désespérante.

Que faisais-tu entre 1968 et 1972 ? Où te trouvais-tu ? Quels souvenirs en gardes-tu ? (je ne travaille pas pour la police de l'Histoire)
Je vivais en province, je suivais en touriste des études de lettres. Comme Paul, j'ai exercé pendant quelque temps l'activité de garde-barrière, comme lui, j'ai eu longtemps pour ambition d'échapper au bagne du salariat. Ma seule activité militante a concerné le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception, mouvement horizontal qui s'ancrait sur un objectif précis pour remettre en cause la totalité de l'organisation sociale. Je ne suis pas allé sur le Larzac à l'époque, contrairement à beaucoup de mes amis. J'éprouve toujours une certaine réticence devant les rassemblements de masse. Le malaise du pluriel...
Il y a toute une génération d'auteurs (Houellebecq en tête) qui vilipende maintenant l'esprit soixante-huitard et considère, grossièrement, que c'est l'événement qui a précipité la décadence, sexuelle, morale, culturelle du pays. Est-ce que tu comprends ces réactions ?
Houellebecq règle comme il peut ses problèmes avec sa maman soixante-huitarde. Il se trouve que, dans la dénonciation de 68 comme cause de tous les maux de la société française, il rejoint la démagogie sarkozyste. Cela n'a aucun intérêt.
Il y a au moins une idée géniale dans le roman qui est d'avoir mêlé à l'intrigue un élément qu'on peut trouver assez farfelu, c'est-à-dire le déplacement de la dépouille du Maréchal Pétain par un groupe d'extrême droite. D'où vient cette idée ?

Le personnage de Louis est assez intéressant car il montre comment un jeune type a priori très à droite peut se laisser séduire par l'esprit de 68. Il y a d'autres personnages qui sont à l'autre bout du spectre et qu'on voit, par la suite, abandonner leurs convictions d'ultragauche. Est-ce une façon de dire que les extrêmes ne sont pas tenables, qu'on en revient toujours ?
Quand j'ai commencé à écrire, je me suis souvenu d'un ancien copain de lycée, avec qui j'étais très lié, qui avait dès 68 pris des positions très droitières puis avait dérivé vers les groupuscules d'extrême-droite les plus actifs. Nous nous étions alors perdus de vue. Grâce à Internet, je l'ai retrouvé en Afrique où il vit. Il m'a raconté la séduction exercée sur lui à l'époque par certains aspects de 68, car lui et ses camarades aspiraient aussi au changement, au renversement de la république bourgeoise... Et ce garçon que je voyais comme un soldat très dur et sans états d'âme, rompu aux arts martiaux, sans la moindre indulgence pour les gauchistes, m'a dit qu'il mourait de trouille quand il fallait affronter les trotskystes, eux aussi très entraînés ! Derrière les discours, fussent-ils ultra-radicaux, il y a toujours la complexité de la matière humaine. Mais je ne dis pas que les extrêmes ne sont pas tenables. Ils ont très bien tenu, parfois : on le voit dans beaucoup de révolutions, on l'a vu au Cambodge, en Chine, au Chili et ailleurs...
Le traitement du temps qui passe est particulièrement intéressant dans le roman. Il y a notamment une séquence incroyable où les années défilent tandis que Samuel, le fils de Paul et Lena, grandit. Tu peux nous dire comment tu as bâti ce chapitre précis ? Comment fonctionne pour toi la juxtaposition de la Grande Histoire et de la petite musique des personnages ?
La difficulté, pour construire une histoire qui court sur trente-cinq ans, est de conserver au récit un rythme soutenu. Il faut ménager des accélérations, des ralentissements, des pauses. Les accélérations sont risquées, car elles peuvent laisser sur le bas-côté des événements importants. J'ai essayé de restituer le sentiment de la violence du temps qui passe, l'histoire qui se crée et s'effondre instantanément dans le passé... J'ai voulu montrer Samuel comme un personnage paisible placé dans l'œil du cyclone historique. Autour de lui le monde bouge, des changements énormes surviennent à un rythme accéléré, et pourtant sa vie n'en paraît pas directement affectée. Je ne pouvais pas m'étendre sur chacune de ces années, sauf à écrire un pavé de deux mille pages. Par ailleurs, une difficulté supplémentaire se présentait au fur et à mesure que le récit s'approchait du temps présent. Plus les événements sont proches du moment où on écrit, plus il est difficile de les raconter. Le roman a besoin du sas de la mémoire, cette digestion obscure qui permet l'intelligence du réel. Il était beaucoup plus facile pour moi de décrire des ambiances et des personnages des années 70 que de rendre compte de la période actuelle. La tentation pamphlétaire risquait alors de prendre le dessus, je ne l'ai pas toujours évitée.
Contrairement au Pouvoir des fleurs, j'ai le sentiment que ce roman est d'une noirceur totale, d'une grande mélancolie du moins. Tu avais conscience en l'écrivant de faire quelque chose d'aussi sombre ?

Est-ce que tu penses que les hommes sont à l'origine de cette tristesse ou est-ce que ce sont plutôt les événements de ces cinquante dernières années qui les ont rendu tristes ?
Les hommes et les femmes d'aujourd'hui ne sont pas que tristes. Ils sont en même temps capables d'allégresse, de rire, de folies positives. La mélancolie du roman vient du constat de l'incroyable fossé entre les paroles et les actes. Pas seulement dans le domaine politique, même s'il est très révélateur : les Besson, les Kouchner, les Dati (qui a jadis figuré sur une liste socialiste aux européennes...), les Karmitz et tant d'autres ont montré concrètement ce que peuvent peser les convictions face aux intérêts individuels. Plus les bouffées d'espoir collectif sont puissantes, plus la retombée dans la réalité des comportements humains génère de tristesse.
Comme dans un roman à l'ancienne, tu réunis vers la fin tous les protagonistes pour le mariage très BCBG finalement d'un cacique du parti socialiste. La scène est à la fois comique, satirique et complètement improbable. Quel sens voulais-tu donner à cette dernière réunion ?
Comique, sans doute. Mais improbable ? Quand j'ai lu dans le Monde, quelques semaines après l'élection présidentielle qui avait signé un désastre historique de la gauche, le récit d'un mariage au Cirque d'Hiver, haut lieu de la légende socialiste, l'événement m'est apparu comme une parabole limpide. Le marié était un fondateur de la Ligue communiste révolutionnaire, passé dans la gauche notariale. La mariée était une militante de longue date et de bonne famille. Dans ce lieu loué à grands frais se retrouvait le gratin de la sphère politique, gauche et droite confondues, et du monde des affaires. Grands patrons, ministres de droite et de gauche, députés, penseurs, hiérarques de tous bords, fraternisaient en buvant de bons vins, en se tapant sur l'épaule, dansant et riant comme si rien ne s'était passé en juin 2007, laissant apparaître toute honte bue leur évidente connivence. Un film-souvenir retraçant l'histoire de ce vieux couple, avec un commentaire écrit et lu par Régis Debray, a tiré des larmes à l'assistance. On y voyait les mariés se promener en mer sur leur caïque turc dans le bleu idyllique de la Méditerranée. A noter que nous étions au lendemain d'une autre croisière, celle du nouveau président sur le yacht d'un ami milliardaire... Voilà donc tout ce qui sépare la gauche arrivée de la droite parvenue, aujourd'hui : ils n'utilisent pas les mêmes bateaux. Un psychanalyste célèbre a lâché à cette occasion une phrase rapportée par la journaliste : « Ceux qui ne sont pas invités ce soir n'existent pas socialement »... Inutile de dire que le « peuple de gauche », était le grand absent de cette sauterie de l'élite. L'image était tellement parfaite que j'ai même envisagé, pendant un moment, de ramasser la totalité du roman dans cette fête au Cirque d'Hiver.
Tu es cité assez souvent ces derniers temps, dans la presse, comme le "découvreur de pépites" de l'édition française. Est-ce que c'est quelque chose qui t'ennuie, te donne la grosse tête ou que tu envisages d'un point de vue strictement professionnel, comme... une plutôt bonne passe ?
J'aime ce travail. Quand Antoine Gallimard m'a proposé de travailler avec lui, il y a vingt ans (vingt ans !), j'ai été à la fois heureux et inquiet de devoir renoncer à une part de mon indépendance, que j'avais réussi à préserver jusque là contre vents et marées, comme Paul dans Nous voilà. Et puis je me suis pris au jeu, et c'est devenu une part très importante de ma vie, à laquelle je ne renoncerais pas plus qu'à l'écriture. C'est aussi lié au plaisir de travailler en équipe, dans une maison d'édition où je me sens profondément chez moi. Ensuite, les succès et les insuccès sont tellement aléatoires... Je prends ce qui vient. Par moments je préférerais que mon activité d'éditeur soit totalement anonyme, pour ne pas parasiter dans les médias mon travail d'écrivain, mais je n'ai pas de prise là-dessus, donc pas de regret.
Propos recueillis par Benjamin Berton
Sur Flu :
- Lire la chronique de Nous voilà
- Lire l'entretien avec Hervé Hamon
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