Jean-Marie Laclavetine




Editeur depuis 20 ans chez Gallimard, écrivain discret et solide, récompensé pour son amusant Première ligne par le Goncourt des Lycéens, Jean-Marie Laclavetine signe avec Nous voilà le livre le plus pertinent de ces dernières années sur mai 68 et sa postérité sociale. Retour avec l'écrivain sur son itinéraire intime, littéraire, politique et professionnel...

Mieux qu'un essai, moins caricatural que la plupart des écrits « intelligents », revanchards ou nostalgiques sortis récemment, le roman de Laclavetine restitue le début des années 70, les combats idéologiques et l'air du temps dans toute leur complexité et leur folie. Sorte de chronique aventurière du Xxe siècle, déroulée sur quasiment 40 ans, Nous voilà file le destin d'un couple, Paul et Lena, emporté par la tourmente historique, vibrant d'idéalisme et souvent accablé par les désillusions. L'écrivain jongle avec les faits divers (le vol du cercueil du Maréchal Pétain par l'extrême-droite), les événements historiques et la petite histoire pour livrer une grande odyssée populaire aussi drôle que foncièrement désespérante.

Mai 68, héritage à vendre !

Fluctuat : Après Le Pouvoir des fleurs, tu reviens dans Nous voilà sur mai 68 et les années qui ont suivi. Est-ce parce que c'est, pour toi, une période clé, ou parce que tu avais eu l'impression de ne pas avoir traité l'événement comme il le fallait ?
J.M. Laclavetine
: Le Pouvoir des fleurs » se situait à mi-chemin entre le roman d'aventures et du roman noir. L'action se déroulait en 1968, c'est-à-dire dans une période que je n'ai pas vraiment connue : j'avais quatorze ans lors des événements, et n'avais donc pas les moyens intellectuels ni la maturité nécessaires pour y prendre réellement part. Je m'y intéressais pourtant beaucoup. C'est vers cette époque que me suis mis à lire Bakounine, notamment, et que Rimbaud m'est apparu comme une figure fulminante, inquiétante et prémonitoire. Dans Le Pouvoir des fleurs, je transposais en 68 des ambiances et des types de personnages que j'avais en réalité connus cinq ou six ans plus tard. J'ai eu envie de revenir sur cette période des années 70 et 80, au cours de laquelle « l'héritage » de Mai a été mis à l'épreuve de la vie, de l'histoire. Nous voilà est un livre plus grave, plus triste aussi, malgré ses ressorts grinçants ou comiques. Le roman a été très difficile à écrire du fait de cette intimité du sujet. J'avais besoin de confronter cette époque, ses discours souvent grandiloquents et fallacieux, ses idéaux discutables, ses combats indiscutables (par exemple celui pour la liberté de l'avortement), avec notre époque, à la lumière notamment de la droitisation progressive d'une frange importante de l'extrême-gauche d'alors. De quelle nature étaient donc en vérité les convictions de ces gens, dans les années 70, si trente-cinq ans plus tard on les retrouvait aux côtés de Bush et de Sarkozy pour une défense de l'Occident chrétien ? Il y avait bel et bien là une continuité mystérieuse, que je voulais interroger.

Que faisais-tu entre 1968 et 1972 ? Où te trouvais-tu ? Quels souvenirs en gardes-tu ? (je ne travaille pas pour la police de l'Histoire)
Je vivais en province, je suivais en touriste des études de lettres. Comme Paul, j'ai exercé pendant quelque temps l'activité de garde-barrière, comme lui, j'ai eu longtemps pour ambition d'échapper au bagne du salariat. Ma seule activité militante a concerné le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception, mouvement horizontal qui s'ancrait sur un objectif précis pour remettre en cause la totalité de l'organisation sociale. Je ne suis pas allé sur le Larzac à l'époque, contrairement à beaucoup de mes amis. J'éprouve toujours une certaine réticence devant les rassemblements de masse. Le malaise du pluriel...

Il y a toute une génération d'auteurs (Houellebecq en tête) qui vilipende maintenant l'esprit soixante-huitard et considère, grossièrement, que c'est l'événement qui a précipité la décadence, sexuelle, morale, culturelle du pays. Est-ce que tu comprends ces réactions ?
Houellebecq règle comme il peut ses problèmes avec sa maman soixante-huitarde. Il se trouve que, dans la dénonciation de 68 comme cause de tous les maux de la société française, il rejoint la démagogie sarkozyste. Cela n'a aucun intérêt.

 

Des techniques romanesques pour écrire 68 ?

Il y a au moins une idée géniale dans le roman qui est d'avoir mêlé à l'intrigue un élément qu'on peut trouver assez farfelu, c'est-à-dire le déplacement de la dépouille du Maréchal Pétain par un groupe d'extrême droite. D'où vient cette idée ?

En me replongeant dans les documents d'époque pour écrire le roman, j'ai trouvé ce fait divers authentique : l'enlèvement, en février 73, du cercueil du Maréchal à l'île d'Yeu par un groupe de nostalgiques, qui avaient pour projet de l'emmener à Douaumont, sa résidence légitime selon eux. L'opération était commanditée par Tixier-Vignancour, ténor du barreau, défenseur de l'OAS, candidat à la présidentielle où il avait obtenu un beau score (son directeur de campagne était Jean-Marie Le Pen). Aussitôt, j'ai senti qu'il y avait là quelque chose d'intéressant. L'affaire avait très vite tourné court, Pétain avait été rapatrié en grande pompe dans sa niche avec les excuses de la République. J'ai imaginé une autre issue, qui sert de fil conducteur au roman. Cela m'intéressait car l'encombrant cadavre du Grand Homme Seul, comme l'appelait René Benjamin, continue de hanter la France. On entend encore aujourd'hui des propos, on assiste à des faits qui montrent que la pensée de Pétain n'a pas cessé de battre, comme une basse continue, dans l'inconscient français.

Le personnage de Louis est assez intéressant car il montre comment un jeune type a priori très à droite peut se laisser séduire par l'esprit de 68. Il y a d'autres personnages qui sont à l'autre bout du spectre et qu'on voit, par la suite, abandonner leurs convictions d'ultragauche. Est-ce une façon de dire que les extrêmes ne sont pas tenables, qu'on en revient toujours ?
Quand j'ai commencé à écrire, je me suis souvenu d'un ancien copain de lycée, avec qui j'étais très lié, qui avait dès 68 pris des positions très droitières puis avait dérivé vers les groupuscules d'extrême-droite les plus actifs. Nous nous étions alors perdus de vue. Grâce à Internet, je l'ai retrouvé en Afrique où il vit. Il m'a raconté la séduction exercée sur lui à l'époque par certains aspects de 68, car lui et ses camarades aspiraient aussi au changement, au renversement de la république bourgeoise... Et ce garçon que je voyais comme un soldat très dur et sans états d'âme, rompu aux arts martiaux, sans la moindre indulgence pour les gauchistes, m'a dit qu'il mourait de trouille quand il fallait affronter les trotskystes, eux aussi très entraînés ! Derrière les discours, fussent-ils ultra-radicaux, il y a toujours la complexité de la matière humaine. Mais je ne dis pas que les extrêmes ne sont pas tenables. Ils ont très bien tenu, parfois : on le voit dans beaucoup de révolutions, on l'a vu au Cambodge, en Chine, au Chili et ailleurs...

Le traitement du temps qui passe est particulièrement intéressant dans le roman. Il y a notamment une séquence incroyable où les années défilent tandis que Samuel, le fils de Paul et Lena, grandit. Tu peux nous dire comment tu as bâti ce chapitre précis ? Comment fonctionne pour toi la juxtaposition de la Grande Histoire et de la petite musique des personnages ?
La difficulté, pour construire une histoire qui court sur trente-cinq ans, est de conserver au récit un rythme soutenu. Il faut ménager des accélérations, des ralentissements, des pauses. Les accélérations sont risquées, car elles peuvent laisser sur le bas-côté des événements importants. J'ai essayé de restituer le sentiment de la violence du temps qui passe, l'histoire qui se crée et s'effondre instantanément dans le passé... J'ai voulu montrer Samuel comme un personnage paisible placé dans l'œil du cyclone historique. Autour de lui le monde bouge, des changements énormes surviennent à un rythme accéléré, et pourtant sa vie n'en paraît pas directement affectée. Je ne pouvais pas m'étendre sur chacune de ces années, sauf à écrire un pavé de deux mille pages. Par ailleurs, une difficulté supplémentaire se présentait au fur et à mesure que le récit s'approchait du temps présent. Plus les événements sont proches du moment où on écrit, plus il est difficile de les raconter. Le roman a besoin du sas de la mémoire, cette digestion obscure qui permet l'intelligence du réel. Il était beaucoup plus facile pour moi de décrire des ambiances et des personnages des années 70 que de rendre compte de la période actuelle. La tentation pamphlétaire risquait alors de prendre le dessus, je ne l'ai pas toujours évitée.

Ombres et lumières

Contrairement au Pouvoir des fleurs, j'ai le sentiment que ce roman est d'une noirceur totale, d'une grande mélancolie du moins. Tu avais conscience en l'écrivant de faire quelque chose d'aussi sombre ?

J'ai eu le sentiment d'arracher ce roman de moi, comme aucun autre auparavant. Je me sentais très dérouté par la cohabitation dans le même texte d'un registre burlesque, avec les tribulations de Pétain, la vie de la communauté, les personnage de Salvador ou Felipe, etc., et d'un registre beaucoup plus noir lié à la profonde tristesse du bilan générationnel. Nous voilà, donc... Ce n'était donc que cela... Les diatribes fulminantes de Salvador à la fin, ont été en réalité écrites en premier, le roman est né de cette colère sans espoir, qui a fourni la teinte de base. Mais sur le fond noir sont venues ensuite très vite des touches de couleur. C'est ainsi que je vis, sans grande illusion sur le fond, mais dans la joie du présent, autour de quelques repères essentiels.

Est-ce que tu penses que les hommes sont à l'origine de cette tristesse ou est-ce que ce sont plutôt les événements de ces cinquante dernières années qui les ont rendu tristes ?
Les hommes et les femmes d'aujourd'hui ne sont pas que tristes. Ils sont en même temps capables d'allégresse, de rire, de folies positives. La mélancolie du roman vient du constat de l'incroyable fossé entre les paroles et les actes. Pas seulement dans le domaine politique, même s'il est très révélateur : les Besson, les Kouchner, les Dati (qui a jadis figuré sur une liste socialiste aux européennes...), les Karmitz et tant d'autres ont montré concrètement ce que peuvent peser les convictions face aux intérêts individuels. Plus les bouffées d'espoir collectif sont puissantes, plus la retombée dans la réalité des comportements humains génère de tristesse.

Comme dans un roman à l'ancienne, tu réunis vers la fin tous les protagonistes pour le mariage très BCBG finalement d'un cacique du parti socialiste. La scène est à la fois comique, satirique et complètement improbable. Quel sens voulais-tu donner à cette dernière réunion ?
Comique, sans doute. Mais improbable ? Quand j'ai lu dans le Monde, quelques semaines après l'élection présidentielle qui avait signé un désastre historique de la gauche, le récit d'un mariage au Cirque d'Hiver, haut lieu de la légende socialiste, l'événement m'est apparu comme une parabole limpide. Le marié était un fondateur de la Ligue communiste révolutionnaire, passé dans la gauche notariale. La mariée était une militante de longue date et de bonne famille. Dans ce lieu loué à grands frais se retrouvait le gratin de la sphère politique, gauche et droite confondues, et du monde des affaires. Grands patrons, ministres de droite et de gauche, députés, penseurs, hiérarques de tous bords, fraternisaient en buvant de bons vins, en se tapant sur l'épaule, dansant et riant comme si rien ne s'était passé en juin 2007, laissant apparaître toute honte bue leur évidente connivence. Un film-souvenir retraçant l'histoire de ce vieux couple, avec un commentaire écrit et lu par Régis Debray, a tiré des larmes à l'assistance. On y voyait les mariés se promener en mer sur leur caïque turc dans le bleu idyllique de la Méditerranée. A noter que nous étions au lendemain d'une autre croisière, celle du nouveau président sur le yacht d'un ami milliardaire... Voilà donc tout ce qui sépare la gauche arrivée de la droite parvenue, aujourd'hui : ils n'utilisent pas les mêmes bateaux. Un psychanalyste célèbre a lâché à cette occasion une phrase rapportée par la journaliste : « Ceux qui ne sont pas invités ce soir n'existent pas socialement »... Inutile de dire que le « peuple de gauche », était le grand absent de cette sauterie de l'élite. L'image était tellement parfaite que j'ai même envisagé, pendant un moment, de ramasser la totalité du roman dans cette fête au Cirque d'Hiver.

Tu es cité assez souvent ces derniers temps, dans la presse, comme le "découvreur de pépites" de l'édition française. Est-ce que c'est quelque chose qui t'ennuie, te donne la grosse tête ou que tu envisages d'un point de vue strictement professionnel, comme... une plutôt bonne passe ?
J'aime ce travail. Quand Antoine Gallimard m'a proposé de travailler avec lui, il y a vingt ans (vingt ans !), j'ai été à la fois heureux et inquiet de devoir renoncer à une part de mon indépendance, que j'avais réussi à préserver jusque là contre vents et marées, comme Paul dans Nous voilà. Et puis je me suis pris au jeu, et c'est devenu une part très importante de ma vie, à laquelle je ne renoncerais pas plus qu'à l'écriture. C'est aussi lié au plaisir de travailler en équipe, dans une maison d'édition où je me sens profondément chez moi. Ensuite, les succès et les insuccès sont tellement aléatoires... Je prends ce qui vient. Par moments je préférerais que mon activité d'éditeur soit totalement anonyme, pour ne pas parasiter dans les médias mon travail d'écrivain, mais je n'ai pas de prise là-dessus, donc pas de regret.

Propos recueillis par Benjamin Berton

Sur Flu :

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