Là ou les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès




Soledade s'occupait du linge, des courses et de la cuisine, elle nettoyait la maison quand cela lui chantait, c'est-à-dire rarement, et passait le plus clair de son temps devant les feuilletons insipides de TV Globo, la chaîne nationale. Quant aux services «spéciaux» qu'elle rendait en plus à son ancien patron, Eléazard ne les avait jamais sollicités. Il ne s'était même jamais rendu dans la petite chambre où elle avait choisi de s'installer ; indifférence, plutôt qu'attention, dont Soledade semblait lui savoir gré.

Il la vit revenir, appréciant une fois de plus sa démarche nonchalante, cette façon tout africaine de glisser au-dessus du sol dans l'irritant clappement de ses nu-pieds. Elle posa le verre sur son bureau, gratifia Eléazard d'une nouvelle grimace et repartit.

Tout en sirotant une gorgée de son breuvage - Soledade dosait cachaça et citron vert à la perfection -, Eléazard laissa errer son regard à travers la grande fenêtre qui lui faisait face. Elle s'ouvrait directement sur la jungle, ou plus exactement sur la mata, cette luxuriance de grands arbres, de lianes torses et de feuillages qui avait repris possession de la ville sans que nul n'y trouve à redire. De son premier étage, Eléazard avait le sentiment de plonger au cœur même de l'organique, un peu comme un chirurgien surplombe un ventre offert à sa seule curiosité. Lorsqu'il s'était décidé à quitter São Luis pour acheter une maison à Alcântara, il n'avait eu que l'embarras du choix. Cette ancienne ville baroque, le fleuron de l'architecture du XVIIIe siècle au Brésil, tombait en ruine. Abandonnée par l'histoire depuis la chute du marquis de Pombal, phagocytée par la forêt, les insectes et l'humidité, elle n'était plus habitée que par une infime population de pêcheurs, trop pauvres pour vivre ailleurs que dans des cabanes de tôles, d'argile et de bidons, ou des taudis à moitié écroulés. On y voyait paraître de temps à autre quelque cultivateur, hagard d'avoir si brusquement quitté l'obscurité de la grande forêt pour vendre sa production de mangues ou de papayes aux courtiers faisant la navette avec São Luis. C'était là qu'Eléazard avait acheté cette maison immense et délabrée, l'un de ces sobrados qui avaient contribué autrefois à la beauté de la ville. (…)

Elaine - il n'y avait que le ­Brésil pour donner jour à de pareils prénoms - sa femme, Elaine n'avait jamais supporté cet endroit où toute chose portait, comme un stigmate, les moisissures du déclin, et ce rejet épidermique n'était sans doute pas étranger à leur séparation. Un élément de plus dans la multitude des fautes qu'il s'était vu reprocher tout à trac, un soir de septembre dernier. Durant tout le temps qu'elle parlait, il n'avait eu en tête que l'image convenue de cette maison que rongent les termites et qui s'écroule brusquement, sans qu'on ait pu détecter le moindre signe annonciateur de la catastrophe. L'idée même de chercher à se disculper ne lui était pas venue, comme elle ne vient sans doute jamais à tous ceux que surprend un jour la gifle du malheur : peut-on imaginer de se justifier face à un tremblement de terre ou à l'explosion d'un obus de mortier ? Lorsque sa femme, cette soudaine inconnue, avait demandé le divorce, Eléazard s'était soumis, signant tout ce qu'on lui demandait, acquiesçant à toutes les requêtes des avocats, comme on se laisse transporter d'un camp de réfugiés à l'autre. Leur fille, Moéma, n'avait posé aucun problème, puisqu'elle était majeure et menait déjà sa propre vie ; si l'on pouvait appeler «mener une vie» sa manière d'en esquiver jour après jour les exigences. (…)

En y réfléchissant mieux, la proposition de Werner était tombée à pic. Ce travail sur le manuscrit de Caspar Schott lui servait en quelque sorte de garde-fou, l'obligeant à une concentration et une persévérance thérapeutiques. Et s'il n'était ni ne serait jamais question d'oublier, du moins cela permettait-il d'espacer quelque peu les résurgences du souvenir.

Eléazard feuilleta une nouvelle fois le premier chapitre de cette Vie d'Athanase Kircher, relisant ses notes et certains passages à la volée. Dieu ! que ça commençait mal… Rien n'était plus horripilant que ce ton compassé, celui en somme de toutes les hagiographies, mais en atteignait ici des sommets de platitude. Toutes ces pages sentaient trop fort le cierge et la soutane. Et cette odieuse façon de lire dans l'enfance les signes avant-coureurs du «destin» ! Après coup, cela fonctionnait toujours, bien entendu. Chiant, chiant, trois fois chiant ! comme disait Moéma de tout ce qui entravait un tant soit peu ce qu'elle appelait sa liberté, mais n'était au fond qu'un égoïsme irrationnel et maladif. Le seul Friedrich von Spee lui semblait sympathique, malgré l'inanité de ses poèmes.

- L'homme a la bite en pointe ! Haaark, haaaaarrk ! hurla de nouveau le perroquet, comme s'il avait attendu l'instant où son intervention produirait le plus d'effet.

Aussi chatoyant qu'il était sot, songea Eléazard en regardant l'animal avec dédain. Un paradoxe assez commun, hélas, et pas seulement chez le grand ara d'Amazonie.

© Zulma





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