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A l'occasion de la sortie de son deuxième roman, les îles éparses, Jean-Louis Magnan s'étend sur le totalitarisme, la guerre et les hommes honnêtes.
Votre premier livre Anti-Liban se déroule principalement à Beyrouth, Les Iles éparses a pour toile de fond et comme matrice Juan de Nova, avez-vous besoin pour initier vos récits d'un ailleurs géographique ?
J'ai besoin quand je vais retrouver mon cahier, ou ma feuille, de me projeter vers un ailleurs qui ne soit ni lointain ni inconnu. J'écrivais Beyrouth au Liban et Juan De Nova alors que j'étais à Madagascar.
Je ne sais pas m'échapper d'un réel autrement que par son examen complet : je me sens d'abord naturaliste, rêveur ensuite... Le paysage est pour moi une source d'exactitude.
Comment est venue l'idée du livre ?

Vous écrivez dans ce roman que l'esclavagisme économiquement sain pour le plaisir pervers de quelques-uns condense les conséquences du processus de globalisation occidentale. Juan de Nova symbolise -t'elle la faillite de la morale par l'excès de consommation ?
Non. Si faillite il y a, elle découle de la mise au banc d'un certain type d'hommes, par une certaine société, à une certaine époque. J'aime beaucoup l'idée que des isolats historiques échappés du système qui les a vu naître, aient le désir de recréer un monde à eux seul.
Mais ces évadés sont malgré eux néfastes : ils sont incapables de s'émanciper. Pour prendre une métaphore biologique, comparons-les à des radicaux libres, des résidus dont la seule ambition serait de créer une cellule, malheureusement cancéreuse. La question du totalitarisme se pose là, pas du tout dans la soumission à une idéologie, mais dans les moyens qu'on a d'échapper à un destin, à une programmatique. Il n'est pas question de symbole ni d'excès, encore moins de carence, mais de processus.
Juan de Nova concentre toutes les dérélictions d'un régime totalitaire mais la dépravation qui s'y joue n'est possible que par l'absence de femmes, pourquoi ?
A Juan de Nova se construit un des modes de l'absolutisme, un absolutisme sexuel. Il n'y est pas question de dépravation, des pratiques courantes sont mises en lois et sur-codifiées. La volonté des personnages - qui est aussi celle de ceux, réels, qui les ont inspirés - est de modeler le monde selon leurs désirs. Si les grandes idéologies sont essentiellement scientistes, je crois qu'elles sont aussi liées au corps et à ses besoins, au fantasme qu'on en a. Qui pense par exemple à l'aspect éminemment sexuel du voile posé sur les cheveux d'une femme musulmane ? Ce rapport de la loi contraignant la chaire est un des fondement de nos civilisations. Quand certains s'emparent du dit de la loi pour assouvir leurs propres fins, tout est possible.
La connaissance et la culture sont-elles pour vous des valeurs en voie de disparition ?

On a l'impression qu'il se joue en filigrane dans votre livre, l'idée d'une dette entre le nord et le Sud, est-ce le cas ?
Oui. Cette dette est d'autant plus immense que nous avons formé des élites uniquement chargées de faire valoir nos intérêts. Ce qui est à l'abandon au Sud, c'est l'homme, son destin, sa culture : il n'y est plus qu'instrument de production. Ce qui reste d'Occident là-bas garde farouchement les immenses richesses dont nous sommes les seuls consommateurs. La démocratie n'est qu'un prétexte à une productivité accrue. Pour répondre plus précisément à votre question je ne crois pas que les gérants de cette économie soient incultes ni ne se sentent redevable d'aucune dette.
Barnabé souhaite que Nathan lise Crime et Châtiment de Dostoïevski, que pourrait dire aujourd'hui l'idée de rédemption ?
A la rédemption je préfère l'idée du salut. Le destin d'un homme ne se rachète pas à coup de gages, en revanche il n'est jamais trop tard pour prendre conscience de qui on est, comment on a été au monde, pourquoi on a vécu cette vie là. Crime et Châtiment est paradoxalement un livre de pleine maturité et un livre de jeune homme. Les romanciers russes s'attachent à définir la situation morale de leurs personnages. Cette topographie de l'esprit me bouleverse parce que je ne sais jamais où je suis. Dire où j'en suis c'est une approche linéaire qui ne m'intéresse pas. La fin d'une œuvre d'art ne peut-être qu'une refondation. La rédemption est un luxe que j'ignore.
Pensez-vous qu'il soit encore possible d'inscrire à l'heure actuelle une guerre sous le sceau de la morale ?
Bien sur. Jamais les guerres n'ont été plus embarrassées de lois et de juristes. On en ignore jusqu'à la raison du plus fort pour préférer celle du mieux communiquant. La morale guerrière aujourd'hui n'est plus humaniste - peu importe le destin de la victime civile - on ne s'attache qu'à prouver la justesse morale de sa cause. La génération présente à Juan de Nova ne s'embarrassait pas de tels soucis. Ils voulaient dominer un espace et des hommes. La condition de leur domination tenait dans le secret et l'absence d'embarras moraux. En cela je les trouve étonnamment moderne : aujourd'hui plus de rodomontades mais des frappes, plus de dissuasions mais des opérations qu'on veut chirurgicales.
La victoire consiste à persuader l'ennemi présumé qu'il est vaincu. Etre authentiquement moraliste dans la guerre ce n'est pas s'opposer aux combats, mais débarrasser les faits du discours. Témoigner sur l'acte même de tuer. Séparer l'action de la propagande qui l'accompagne. La guerre juste sera celle sans maquillage qui opposera des ennemis irréductibles : un processus de détestation qui doit se fonder sur une connaissance réelle de l'autre.
Reprenons l'un des règlements de Juan de Nova :« Qui se plaindra d'une fatigue ira rejoindre les rangs des indigènes, afin d'expérimenter la seule maladie qui soit réelle, la perte du sentiment de liberté ». Sommes nous en Europe dans la perte de liberté sans en avoir le sentiment ?
Je pense que nous sommes dans la perte du réel le plus simple : manger, dormir, baiser. Etre heureux devient un exercice psychologique... Nous sommes tellement étouffés de libertés que d'une certaine manière nous cherchons des espaces de confinement, de risque, d'étouffement. La vie quotidienne devenant ainsi un sport de l'extrême, nous oublions le seul risque qui vaille : exercer notre jugement. Contre ce syndrome occidental, cet abêtissement collectif, on nous propose les nouveaux ceci, les nouveaux cela... Je ne crois, comme le disait Jean Dubuffet, qu'à L'homme du commun, à l'ouvrage qu'a l'honnête homme. Les îles éparses sont la description d'un tel personnage.
Propos recueillis par John Jefferson Selve
Illustrations : 1. Juan de Nova où se situe "les iles éparses" | 2. Anti-liban, le roman précédent de Jean-Louis Magnan
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