Deux bonnes raisons à la réédition de ce livre essentiel pour tout néophyte du free et de son histoire. D'abord, la nouvelle préface, véritable hymne poétique aux corps, qui d'emblée énonce clairement les enjeux du free jazz : « Restez libre et insoumis ». Ensuite, l'impressionnante discographie, tenant sur une trentaine de pages et qui clôt le livre de façon majestueuse. Notons au passage que le livre est, encore à ce jour, le seul écrit en français relatant l'histoire de ce mouvement musical. Le seul en français car il en existe d'autres, en anglais notamment, dont celui d'un musicien extrêmement important, Leroi Jones, devenu depuis Amiri Baraka : Blues People. Livre auquel les deux compagnons se sont beaucoup référés.
Un livre historique, une grille de lecture marxiste
Dans Free jazz, Black power, il sera donc question du free jazz historique. Ce free jazz né dans les années 1960 et qui fut un moment de cristallisation de quelque chose qui traverse tout le jazz : le free. Le livre pourrait sembler anti-daté, puisque l'industrie musicale d'aujourd'hui ne ressemble guère à celle des années 1970, et que la grille de lecture proposée se trouve être marxiste, c'est à dire « déterminée, directement ou indirectement, par son contexte : axes historique, économique, politique, social ». Et pourtant il réussit l'exploit de brûler toujours, trente années plus tard, du même esprit d'insoumission et de la même acuité de regard. De toute manière, ajoute Philippe Carles, « cette grille de lecture était inévitable à l'époque, et elle l'est encore plus du côté de la communauté afro-américaine, qui continue à avoir une lecture marxiste-léniniste. Evidemment cela peut paraître obsolète, mais lorsque l'on est afro-américain, cela a un autre sens, un autre impact. »
Free jazz, Black power se veut donc bien plus qu'une simple analyse de la phase dite de free jazz. « Le jazz a toujours été free », ajoute Philippe Carles. « Et le mot free balaie toute l'histoire du jazz et de la musique afro-américaine. Puisque à partir du moment où ces gens ont débarqué au début du XVIIe siècle aux Etats-Unis, leur seule obsession a été la notion de liberté. Et toute leur aventure, jusqu'à aujourd'hui c'est ça ».
Ce « ça » permet donc de remonter le cours sinueux de l'histoire de la musique afro-américaine. Et le lecteur a alors l'impression de partir sur les traces du colonel Kurtz dans Apocalypse Now : sensation de perte des repères, des dernières illusions. Sauf qu'ici le fleuve à remonter est celui de l'histoire officielle : celle écrite par le pouvoir dominant, celui des blancs. Se distille au fil des pages une impression diffuse, comme si on rentrait dans la peau de celui qui se trouve à la marge de la marge, d'un recalé de l'histoire. Dans la seconde partie du livre, la plus longue, la plus intense, intitulée « Notes sur une histoire du jazz », la lecture prend des allures de quête initiatique. Avec Free jazz, Black power, nous remontons jusqu'aux works songs, ces chants rudimentaires entonnés par les esclaves, et bien au-delà encore. En chemin, il nous semble bien reconnaître les complaintes des bluesmen mais nous comprenons rapidement que nous sommes encore loin de la vérité officieuse.
Concordance des temps
Il est amusant de remarquer qu'entre l'aspect tranquille de Philippe Carles, dans cette librairie parisienne, et le titre de l'ouvrage, carré et revendicatif, s'opère une scission, un dysfonctionnement. Et la photo sur la couverture de la nouvelle édition, avec le saxophoniste Julius Hemphill, semble en surajouter. Adossé à un mur blanc en pierres, crâne rasé, torse nu, regard sombre sous de noires paupières, saxophone en bandoulière, Julius Hemphill, membre du World Saxophone Quartet, décédé en 1995, et noir de surcroît, en impose. Mais bien plus qu'une attitude, Julius Hemphill fait montre d'une véritable présence, fière et orgueilleuse, que certains rappeurs ne renieraient pas. C'est dans ce dysfonctionnement que se nichent le paradoxe et les limites du livre. Un livre écrit par deux Français blancs, dénonçant le pouvoir idéologique dominant contre une histoire, celle de musiciens free jazz qui rêvaient d'une musique irrécupérable par le système.
Free jazz, Black power
Un essai de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli
Gallimard "Folio", 3e edition novembre 2004
448 p., 8,90 Euros
[Illustration : Julius Hemphill, en couverture de la nouvelle édition "Folio" Gallimard de Free jazz, Black power de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli]
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