Zénith de Jean Grégor



Critique

Note du livre Des trains à travers la plaine

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Des trains à travers la plaine



Jean Grégor est l'une des meilleures raisons de croire encore à la littérature française depuis qu'on l'a découvert en 2001 avec Frigo. Depuis, l'écrivain a fait son petit bonhomme de chemin, dans une relative discrétion critique et commerciale qui correspond finalement assez bien à ses livres. Avec Zénith, il a entrepris une nouvelle aventure singulière et littérairement passionnante : enquêter à partir d'une inscription gravée sur une montre qu'on lui a offerte...

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A rebours

Dans Zénith (qui est donc une marque de montre et pas une position du soleil), Jean Grégor joue un peu son propre rôle. Il se voit offrir par un collègue un brin fantasque une montre de la marque Zénith, gravée au nom de Louis Cabolet. Grégor qui n'a pas grand-chose d'autre à faire dans la vie décide de suivre la voie indiquée par la montre et de retracer la vie de son propriétaire. Il voyage en Belgique, près de la mine indiquée sur la pièce d'horlogerie et interroge les témoins à la recherche du propriétaire. Grégor a l'idée d'écrire. Un roman pourrait sortir de tout cela mais le narrateur ne sait pas trop comment s'y prendre. A Liège, il découvre qu'il y a deux Louis Cabolet, un garagiste et un chimiste. Les deux sont morts mais ont laissé des traces de leur passage derrière eux, des enfants, des signes de vie.
 
La quête de Grégor prend une vingtaine d'années, rien que ça. Il vit entre les deux ou survit jusqu'à la quarantaine. Il part faire le serveur en Angleterre et y fait l'amour à une vieille femme très accueillante. Il revient en France, aime, désaime et puis en profite pour relire, dans la foulée, l'histoire de sa propre famille. Son père, pompier, s'est suicidé en se jetant sous un TGV. Grégor répète l'itinéraire de son paternel en temps réel et essaie de trouver un sens à tout ça. D'entre les 289 pages de Zénith, émergeront quelques vérités et même quelques révélations qu'on peut considérer comme des secrets de famille et des coups de théâtre à l'échelle de ce drame minuscule. Possible que les histoires se frottent et qu'un brin d'optimisme pointe le bout du nez, mais ce n'est pas l'essentiel. La vie continue, le livre à peine.
 

Père et passe

Zénith est une expérience littéraire incroyablement bien écrite, juste sur chaque mot, sur chaque séquence. Grégor, que certains ont comparé à Modiano sur ce roman, fait mieux que lui : ses personnages ont une chair que les fantômes de l'écrivain français n'ont que trop rarement. Le garagiste sent l'huile de coude. Le mineur devenu chimiste est haut en couleurs. L'auteur prétend que les Cabolet et les autres ont existé mais on n'en mettrait pas notre main à couper. Il est plus probable qu'ils aient jailli des pages du livre pour donner naissance à de vrais individus dans le passé. Zénith est un roman qui ressemble à une montre avec un cœur gros comme ça : on y sent le temps passer et battre, le temps frotter contre les hommes, les abîmer et les user, leur donner espoir et la force d'avancer. Grégor s'enfonce dans sa propre vie, non parce qu'il l'a décidé, mais parce qu'il n'a pas vraiment le choix. Embusqué en banlieue, il épie son autre père (qui n'est pas le pompier, mais le second, biologique celui-là, et révélé sur le tard) mais ne lui parle pas. Le déterminisme à la Zola affleure mais l'auteur n'emprunte jamais la piste de gauche que du bout des orteils. Le récit est, sans en avoir l'air, et en même temps qu'un beau roman à clés, une belle allégorie de l'écriture, une sorte de documentaire sur la vie ordinaire que Régis Jauffret n'aura jamais dans les jambes.
 

Il y a un talent immense chez Grégor qui est de se mettre à l'écoute du monde, dans une totale absence de point de vue ou de jugement. On appelle ça en terme technique : la sublimation de l'écrivain, la focalisation anéantie, ce qui relève du prodique lorsqu'on s'exprime à la 1ère personne. La narration de Grégor est absente de toute exagération, de toute emphase, comme si l'écriture refusait sur chaque phrase de se donner en spectacle. Cette modestie fait de la langue de Grégor une forme presque pure et parfaite de réalisme sentimental, délicat et parfaitement subjectif. Zénith fait partie de ces livres sur lesquels on dit un nombre invraisemblable de conneries en essayant d'en dire du bien. En exergue, l'auteur a placé une phrase de Bashung tirée de "La Nuit Je Mens" : « J'ai dans mes bottes des montagnes de questions. Où subsiste encore ton écho... », et qui a sa manière dit ce qu'il y a dire de ce livre impeccable.

Jean Grégor, Zénith, Mercure de France, 2009 

Benjamin Berton

 

Le 26 May 2009

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