Fluctuat : Zénith est votre sixième roman. C'est un roman qui parle du passé, de l'histoire d'une famille redécouverte à partir d'une montre inconnue et surtout de la quête de soi. Comment vous est venue cette idée de faire d'une montre le point de départ d'un roman ?Jean Grégor : Je suis amateur de montres, et je suis un jour tombé sur cette montre gravée: "
A Mr Louis Cabolet, Témoignage de reconnaissance, Grande Bacnure, Juin 1949". Les vieux objets m'intriguent, ils ont connu des gens de près, ils ont connu des vies, sont passés de main en main. En voyant cette montre, comme j'avais le lieu, la date, et le nom, j'ai trouvé qu'il était enfin temps de faire une enquête sur un de ces vieux objets. J'ai tout de suite voulu savoir quelle vie avait menée Louis Cabolet, aussi anonyme fût-il.
Les montres me plaisent. Je passe du temps à regarder mes montres, sans comprendre ce qui m'hypnotise chez elles. Je sens bien qu'il y a là-dessous quelque chose de fort, de très fort. Mais au lieu de l'expliquer, de rationaliser, j'ai écrit un roman. Les histoires sont plus fortes que les explications, elles nous permettent d'explorer des zones obscures en nous, sans pour autant avoir le sentiment de suivre un cours magistral ou d'être sur le divan d'un psychanalyste.
On sent chez vous un grand respect des personnages, une grande attention portée à toutes les rencontres, comme si vous écriviez en permanence les yeux ouverts. Est-ce important pour vous d'être à l'écoute de tout ce que les personnages ont à dire, de ne pas négliger les seconds rôles comme on peut le faire au cinéma ?
Peut-être que chaque roman possède ses particularités. Dans celui-ci, puisque je m'intéressais à la vie d'un anonyme, il était sans doute logique que d'autres anonymes trouvent aussi leur place. La perspective que j'avais - à savoir une enquête sur le passé - me permettait de faire de leur vie ordinaire quelque chose d'intéressant. Les vies de chacun apparaissent toujours avec cette question de fond: finalement, à quoi bon tout cela? A quoi bon la vitesse, les rendez-vous, la vie sociale? A quoi est-ce que cela a servi ? En outre, tout destin me fascine. Même le plus plat, le plus triste, le plus fade. C'est une nature que je crois avoir, et c'est peut-être cela qui m'a fait écrire.
Quel parallèle peut-on faire entre votre personnage qui se déplace beaucoup pour observer, recevoir des témoignages et votre manière d'écrire ? Ecrire un roman peut-il se rapprocher chez vous d'un travail d'enquête ?
Je crois ne pas me tromper en disant que mon attitude envers les gens, et donc qui transpire dans mes livres, c'est une absence de complaisance: ni pitié ni envie. Ainsi, débarrassé du pathos qui peut défigurer le rapport aux autres, mon écriture suit, en toute logique, docile à ma personnalité en quelque sorte. Le travail d'enquête, c'est une nouvelle orientation que j'ai prise, et cela m'a plu. J'ai longtemps puisé dans mon panier imaginatif, il était temps, je crois,
de puiser dans le réel sans passer par le filtre de mon imagination.
Lorsque vous parlez de la vie des Cabolet à Liège, vous adoptez une écriture d'historien, de documentaliste. C'est à la fois très factuel et en même temps très intime. Comme si vous fonctionniez parfois comme un écrivain public, un type payé pour raconter la vie des autres...
J'ai effectivement eu cette sensation d'écrivain public, quand à Liège j'ai fait parler Elizabeth Cabolet ou son fils... Il fallait pourtant que leur histoire devienne mienne: c'est là toute la différence entre un écrivain, et un écrivain public. Comment des photos de famille ordinaires peuvent-elles avoir un intérêt pour les autres ? Il me fallait justement fédérer tous ces témoignages, leur donner un sens, et la Zenith, cette montre m'a permis de le faire : c'était le fil rouge de mon récit. Brutalement des photos ordinaires devenaient des pièces de mon puzzle.
On avait remarqué ça dans L'ami de Bono : il y a toujours une place dans vos romans pour les obsessions, les attachements un brin compulsifs à des éléments d'une vie : les montres ici, la musique ailleurs. C'est quelque chose que vous avez en commun avec vos personnages ? C'est vrai, à peu près tous mes livres sont nés d'une obsession. L'aviation dans
Turbulences, le chanteur
Bono dans
L'ami de Bono, à qui d'ailleurs j'envoie toujours mes livres dès qu'ils sortent, et les montres dans
Zénith. Quand j'aime une chanson, je l'écoute des centaines de fois. Autre exemple: j'ai écrit le livre
Tu aurais pu, simplement parce que je suis entré dans une période où je ne faisais que me projeter dans la vie des autres. Je voyais quelqu'un et systématiquement, je me disais "
tu aurais pu être cette personne"... Ce réflexe est devenu une telle obsession, qu'il a bien fallu en faire un livre !
L'actualité de la montre ces derniers mois, c'est aussi la fameuse phrase de Jacques Séguéla sur la Rolex que tout un chacun doit posséder avant d'avoir 50 ans sous peine d'avoir raté sa vie. Qu'en avez-vous pensé ? On a habitué les personnages publics (avec les talk-shows notamment) à donner leur avis sur tout et n'importe quoi : de ce fait, nous sommes constamment assénés de commentaires la plupart du temps inintéressants. La réflexion de Séguéla en est l'illustration parfaite. Et j'ai plutôt envie de disculper Séguéla dans cette histoire. Lui a été pris au piège, comme beaucoup d'autres. Pour exister publiquement, il faut prendre le risque de dire des conneries. Si vous êtes invité et que vous ne répondez rien (même si vos silences sont nettement plus fins et de circonstance), et bien on ne vous invitera plus et vous n'aurez plus votre place dans les médias.
Vous avez toujours porté dans vos livres un grand soin aux noms propres : le Polymarc de Frigo notamment. Cette fois-ci encore, il y a de beaux spécimens : Bèche, Del Roulio, Louis Cabolet bien sûr. Comment choisissez-vous les noms des personnages ?
Je ne sais pas par quel mystère le nom porte d'une certaine manière toujours son histoire en lui... Avec le roman, nous les écrivains arrivons avec des noms inventés ou piochés ça et là, et je dois avouer que parfois, cela ne marche pas: il faut que le nom colle avec le personnage. Il m'est arrivé d'être embêté avec un personnage, jusqu'à ce que je change... son nom ! Del Roulio, un des héros de Zenith, est farceur, espiègle, intelligent, et très animal... C'est Del Roulio, quoi !
Pour la première fois, je pense, votre narrateur s'appelle Jean Grégor. Est-ce parce que vous avez taillé le personnage plus près de vous cette fois ?
Zénith est aussi un livre sur l'apprentissage de l'écriture. C'est quand même l'histoire d'un homme qui mettra plus de vingt ans avant de pouvoir écrire. Je donne dans ce livre ma vision de l'écriture, et comment, pour y parvenir, il faut faire voeu d'humilité, combien il est essentiel de ne pas tricher avec soi-même. Quand Jean Grégor le narrateur a enfin fait la paix avec lui-même, quand il ne se ment plus, quand il ne se réfugie plus derrière un personnage, alors il parvient à rédiger le livre que le lecteur a entre les mains.
Votre livre Tu aurais pu naviguait dans un univers assez proche de l'univers de Régis Jauffret : des vies hypothétiques, des galeries d'existence, réelles, accomplies ou avortées. On vous a également comparé à Modiano. Ce sont des écrivains dont vous vous sentez proche ?Je me sens proche de Jauffret, même si je connais peu son oeuvre. Son discours est moderne, très moderne je trouve. Et j'aime bien Modiano, même s'il n'est pas un modèle pour moi.
Vos récits sont toujours profondément ancrés dans la réalité sociale et véhiculent une certaine idée de la « vie de tous les jours », laborieuse, un rien ennuyeuse, presque toujours valeureuse. Est-il important dans votre projet littéraire de parler de ces « vraies gens » ?
Est-ce voulu, je ne le pense pas. C'est surtout parce qu'étant moi-même salarié, vivant dans une banlieue, et donc partageant les joies et les misères de cette vie de tous les jours, telle est ma matière de travail si je peux dire. Si j'étais un aristocrate décadent, vivant de mes rentes, mes récits seraient différents, et pas forcément moins intéressants. Je ne possède pas de jugement moral sur la "vraie vie", non.
Vous donnez l'impression de bâtir une œuvre autonome, presque en solitaire. Avez-vous des échanges avec d'autres écrivains ?
J'ai très peu d'échanges avec d'autres écrivains. J'ai toujours détesté les sports collectifs : quand j'étais pompier, on me forçait à faire des matchs de foot, et je n'aimais vraiment pas cela, on m'engueulait pour un oui pour un non, et puis je quittais le terrain en leur disant d'aller se faire voir. J'ai toujours préféré courir seul : là je n'ai personne pour me juger, ou pour me presser. L'écriture est mon espace de totale liberté, alors évidemment je n'ai jamais admis que personne n'y mette son nez, même ma femme. Un livre quand il est en période de construction est tellement fragile: une simple réflexion, et même un regard changeraient la donne. J'ai souvent cette image de l'écriture: moi, seul dans un immense champ, personne devant, derrière, absolument personne.
On sent que vous faites attention lorsque vous recueillez les vies des personnages à ne pas verser dans la caricature, à ne jamais céder au spectaculaire ? Tout est toujours très retenu. Les drames sont minuscules. Vous ne faîtes jamais dans la surenchère. Je n'aime pas tellement l'excès de mise en scène, ni lorsque l'affectif déborde de partout. Quand les gens en font trop, je trouve que cela gâche tout. C'est donc tout naturellement que cette expressivité réduite au minimum se retrouve dans mes livres. Même si mon écriture est très différente de celle de
Céline, j'ai toujours trouvé que son constat - à savoir : les gens sont "lourds"- était un excellent constat.
Même si on perçoit chez vous un attachement pour les "petits travailleurs", les "gens de peu", vous ne dérivez jamais vers le politique, vers la gauche, ou la critique du capitalisme (c'était déjà le cas un peu dans Jeunes cadres sans tête). Dans Zénith, vous évoquez en quelques lignes, à la fin, l'omniprésence de Sarkozy fraîchement élu, comme si cela se situait à des années lumière du personnage. En dire peu, c'est dire beaucoup selon vous ? Je n'ai d'avis tranché sur rien, et c'est peut-être un problème. Je suis très fataliste, comme excessivement conscient de ma petitesse, de mon impuissance. Voter, par exemple, me semble complètement inutile. Je joue le jeu parce que mon entourage me bassine en m'expliquant que des gens sont morts pour le droit de vote. Mais en vérité, je n'ai aucun espèce d'optimisme. Sarkozy est un homme que je sens effectivement loin de moi. Il juge, il a des avis, il intervient, il y croit. Moi j'ai très peu d'avis, je n'interviens pas, et je n'ai pas de conviction particulière. Je me protège d'ailleurs de ce monde en n'ayant pas la télévision. Besoin de calme, de recul. Cela doit donner le tournis de regarder sans arrêt la télévision. Dans les hospices, les télés sont tout le temps allumées. Mais je me dis que ce doit être horrible de quitter notre monde avec des images de télé dans la tête. Nos ancêtres ont peut-être mérité mieux.
L'une des questions qui semble vous obséder est celle du bonheur dans notre société. Elle revient sans cesse et votre diagnostic n'est pas très optimiste. Pour votre personnage, il n'y a de bonheur finalement que "petitement" et d'une certaine façon, dans une forme de résignation. C'est une opinion que vous partagez ?
Si vous vous asseyez sur un banc dans un hypermarché le samedi après-midi, que voyez-vous? Des gens qui ont acheté des frigos, des micro-ondes, des téléphones portables, des DVD, des télés, de la bouffe à ne plus savoir où la mettre. Ils mettent tout cela dans le coffre de leur voiture, et ils rentrent dans une maison qui leur appartient. Pourtant ces gens ne sont pas heureux. Ils se plaignent, ils grossissent, signe d'une forme de non-épanouissement, ils dépriment, ils boivent, leurs enfants se droguent ou expriment leur mal-être autrement. Comme beaucoup d'écrivains je crois, le rapport entre l'avoir et l'être ne cesse de m'intriguer. Là non plus, je ne sais pas trop quoi en dire en soi : simplement comme vous le soulignez, je cueille souvent mes personnages quand ils arrivent au point de rupture, ce moment où ils "prennent conscience" de ce qu'ils sont devenus, de ce que la société moderne a fait d'eux.
Auprès des critiques, vous passez parfois pour "l'un des secrets les mieux gardés de la littérature française contemporaine"... C'est flatteur ou vous préféreriez vendre des livres par dizaines de milliers et passer plus souvent à la télé ?
Je n'ai pas tellement eu le choix, voilà la vérité! Mais je ne me plains pas de mon parcours. J'ai cette chance de n'avoir jamais encore cédé à la facilité... Ne vivant pas de mon écriture, mon bureau reste un laboratoire d'expériences pures. Je paie mon indépendance par la confidentialité de mes livres. C'est un peu frustrant sur le moment, car tout écrivain a envie d'être lu. Mais je me résigne et je me dis que ce n'est pas un mal, je reste libre. Il faut profiter de ce qu'on a. Moi pour l'instant, c'est l'indépendance et la liberté.
Propos recueillis par Benjamin Berton.