Le corps mutilé, accidenté, foudroyé, le corps en suspens sur son lit d'hôpital, le corps survivant à sa mutilation, le corps renouvelé par son infirmité, sont les avatars d'une même idée obsédante : que nous dit le corps défait ?
C'est par son biais que va peu à peu surgir un arrière-plan psychique douloureux : le corps du chat mort (il s'appelle Cochon, et a un QI de 12…) est lourd et encombrant comme peine d'amour perdu. L'errance existentielle de Christine, nouvelle Temple, est aussi diffuse que la maladie qui la ronge. L'homme au visage brûlé redoute l'amour comme nouvelle défiguration (Acteon Joe). Le jeune homme à qui l'on a volé les reins retrouve, à son réveil effaré, dans une ambiance anonyme et aseptisée - scène totalement glaçante ! - le fonctionnement même de sa vie d'homme d'affaires, à qui les hôtels froids et déserts ont absurdement volé la jeunesse (n°38)…
Ce portrait en kaléidoscope de l'homme confronté à ses fractures est unifié par une écriture précise et rapide, aux formules décapantes, aux images d'une beauté surprenante, qui font naître l'émotion de la crudité même. Le chirurgien fouaillant le corps d'une femme accidentée lui soutient le cœur « délicatement, comme un danseur le bassin d'une danseuse » , tandis que sa rate est « déchirée comme une robe arrachée à la hâte ». Cela n'exclut pas un certain maniérisme, ainsi pour évoquer la radiographie : « La bijouterie des broches, dans sa blancheur précise, ajoutait à l'os délicatement bleuté, nervuré, vivant, une fragilité floue à l'égal de la chair » . On peut aussi être agacé par certaines maladresses (« des carcasses fractalement encastrées dans d'autres carcasses »), mais vigueur et précision font globalement bon ménage. Des liens ténus sont même tissés entre les nouvelles, de manière à maintenir le lecteur en alerte : si la jeune fille de Virgule a « les seins tendres, aux pointes granuleuses et grosses comme des framboises », dans Valletta, c'est un chauffeur de taxi verruqueux qui est « méconnaissable, défiguré, transformé en framboise énorme et hideuse »…
Le regard porté sur le corps reste donc mobile, et l'angle d'attaque varie constamment : plongée radicale dans le quotidien, duquel jaillit brusquement l'incongru, ou mise en place progressive d'une faille envisagée en demi-teintes. Le récit est à reconstruire autant que les corps qu'il met en scène. C'est bien une poétique de la blessure qui s'esquisse dans ce recueil : à perception blessée, regard blessé. L'écriture tend vers l'acuité douloureuse et tétanisée des corps foudroyés de (Paratonnerre) .
Ce n'est peut-être pas très original de traduire les fêlures intimes par les souffrances du corps ; mais ici, c'est l'écriture elle-même qui semble blessée : trépidante, elliptique comme battement d'artère à vif, ou sinueuse et martelée comme suppure sourdant indéfiniment, elle approche de manière inédite les failles du quotidien, pour tenter de reconstituer le moi douloureux. Le moi d'après la chute.
Entre rupture et continuité, J-C Valtat ne choisit pas. Son recueil prend avec talent la forme d'une « cicatrice damassée » - pour nous parler de notre propre finitude. Revigorant.
ROCK || HIP HOP || REGGAE || ...
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