Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo



Critique

Note du livre Libertinage sans queue... ni tête

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Libertinage sans queue... ni tête



Tout commence bien avec le premier roman de Jean-Baptiste Del Amo. Une série de signes devrait mettre le lecteur en appétit : l'éditeur est des plus prestigieux, la quatrième de couverture est brillante, le titre évoque Flaubert ou Sade, tandis que le livre s'ouvre sur une citation de Gabrielle Wittkop. Lauréat du prix Laurent-Bonelli et sélectionné pour le prix Goncourt, Une éducation libertine est-il à la hauteur de ce qu'il annonce ?
Les mots et l'odeur

Dès la première page, le lecteur se retrouve transporté dans un Paris historique qui rappelle celui de Patrick Süskind et de Vincent Borel. Del Amo partage leur style exubérant où chaque nom est suivi d'adjectifs recherchés jusqu'au déroutant. Par exemple, le héros d'Une éducation libertine inspire "l'air veule" : on ne voit pas trop comment l'air peut être veule... En tout cas, si l'on n'a pas tourné de l'œil avec les descriptions malodorantes d'un été caniculaire dans les ruelles du Paris populaire, on est emballé par le rythme des premières pages.

S'il n'y avait que l'odeur... Del Amo se complait aussi dans la description de scènes abjectes, avec une fascination pour l'immonde, le macabre, et le « en dessous de la ceinture ». Dès la première page le ton est donné : Paris est une « Géhenne ». Del Amo y parle de « l'orifice des culs de sac » de la ville, du « vagin vérolé de Paris. ». Là, on est dans le pelvien. L'auteur décrit aussi avec délices des mendiants agonisants, et même des dissections médicales. Le live fourmille d'images « wittkopiennes », allant des têtes de nourrissons qui dérivent dans la Seine, à la mort d'une enfant suite à un viol, en passant par les foetus morts restés enkystés dans le ventre de leur mère, ou l'infanticide d'un albinos. On trouvera même une femme à quatre jambes et une exécution publique.

Si on ne devine pas d'emblée l'époque décrite, la citation de l'affaire Calas permet de situer le roman en 1760, en plein règne de Louis XV. Il est d'ailleurs fait clairement mention à ce qui se passe dans le Parc aux Cerfs, maison de plaisir installée à Versailles par Madame de Pompadour pour que le roi puisse y satisfaire son insatiable appétit sexuel dans le lit de pucelles de bonne famille comme la O'Murphy qui sera immortalisée par Boucher. C'est là une petite note historique qui ancre le roman dans la tradition du libertinage. Curieusement, il ne faut pas s'attendre à beaucoup de scènes de sexe à la lecture du livre.


Invraisemblable ascension

Venons-en au héros, Gaspard. Un garçon porcher breton qui va réussir, par sa volonté et grâce à une rencontre avec celui qui va devenir son mentor, à sortir de sa condition et à gravir en quelques mois les échelons de la société du XVIIIème. Gaspard n'oubliera jamais d'où il vient. Les retours sur Quimper, sur sa « mère truie », ou son père, qui lui a fait subir une sorte de rite initiatique (qui rappelle les rites de passage Massaï) sont nombreux, et donnent d'ailleurs au roman ses plus beaux passages.
 
On pense à un Barry Lindon de la braguette, mais on est hélas vite déçu par le livre à cause d'une totale invraisemblance de l'intrigue. Notre porcher commence sa vie dans les bas fonds, et même littéralement « sous » les bas fonds puisqu'il doit plonger dans la seine pour gagner ses premiers salaires. Il devient ensuite garçon perruquier : passage dans le monde bourgeois de Paris, bourgeois au service de l'aristocratie, ce qui lui permettra de rencontrer le personnage qui sera son « éducateur ». En comparaison au héros de Thackeray, notre Gaspard part de trop bas, arrive trop haut.

Trop c'est trop

La psychologie du personnage reste assez difficile à comprendre, et les coups de théâtre qui permettent à Gaspard de changer de statut social laissent le lecteur perplexe. Trop c'est trop. Il sait lire. Il réfléchit trop. Tout va trop vite. On a le sentiment que le récit suit le fil d'un roman érotique gay très littéraire (on pense à Teleny par exemple) dont on aurait soigneusement caviardé les scènes érotiques, et les clichés du genre. Gaspard n'est pas par exemple doté d'une beauté irrésistible, bien qu'il séduise tous ceux qui l'approchent.

Un éducation libertine ne se révèle pas non plus un fin roman psychologique, même si son titre fait référence à la relation qui lie Gaspard à Etienne de V., son mentor. Etienne de V. n'est pas Merteuil, et Gaspard n'est pas non plus Valmont... Leur relation est traitée trop superficiellement pour que le titre ne soit pas usurpé, et que le tout ceci tienne debout. Reste à découvrir le coup de théâtre final.

Malgré quelques maladresses et invraisemblances, le roman de Del Amo offre cependant de bons passages, et les signes du talent certain de son auteur. Nous attendons donc avec impatience son second roman, présenté comme une suite à celui-ci...

Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine, Gallimard, août 2008.

Didier Beaumelle
Le 21 septembre 2008
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