Moi tout craché de Jay Mc Inerney



Critique

Note du livre Naufrages ordinaires

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Naufrages ordinaires



Depuis plus d'un quart de siècle, Jay McInerney narre l'Amérique moderne avec l'humour cinglant des romantiques déçus. Moi tout craché regroupe ses nouvelles écrites sur cette période (1982-2008), du New York sous coke des 80's au traumatisme post-11 septembre, à travers le thème du couple en faillite. Poétique et acide, drôle et désenchanté.
 
 
Objet ingrat, mésestimé, peu lu (en France du moins), que le recueil de nouvelles ! Certains voient dans ce genre un équivalent littéraire des dispensables compil' de face B dans le rock (fonds de tiroirs inégaux avant tout réservées aux fans hardcore), ils ont tort : la nouvelle est (évidemment) un art en soi, et le grand Jay McInerney le maîtrise parfaitement. Ainsi, son étincelant recueil d'histoire courtes Moi tout craché réussit le tour de force de ménager à la fois le fan et le novice. D'un côté une efficacité dramatique redoutable - voilà pour le novice - de l'autre, un laboratoire d'écriture marquant l'acte de naissance (où une nouvelle facette) de certains personnages cultes de l'écrivain américain - les fans apprécieront.

Humour, trash et vacuité 80's

L'ouvrage débute par les deux premières nouvelles écrites par McInerney, en 1982. A l'époque, le jeune Jay vient de se faire balourder du New Yorker. Il tente alors de devenir écrivain, en suivant les cours de Raymond Carver. Son premier jet, « Dans la province frontalière du Nord-Ouest » (étonnante histoire de trafic d'héroïne à la frontière du Pakistan), n'est pas retenu par The Paris Review. Mais le rédacteur en chef, intrigué,lui laisse une seconde chance : ce sera « Il est six heures du matin, tu sais où tu es ? » (1982), matrice de son génial best-seller Bright Lights, Big City. Trois ans plus tard sortira Moins que zéro, le premier roman de son ami Bret Easton Ellis, qui signe le début du règne du « Brat Pack » sur les lettres américaines.

Dans « Il est six heures du matin » se trouvent déjà tous les ingrédients qui feront le succès de Brigh Lights : une distanciation ironique générée par l'emploi de la deuxième personne, la description mi-amusée mi-désespérée du monde nocturne new yorkais des 80's, avec ses hordes de yuppies et de top models cocainés, et même certains personnages qu'on reverra dans le roman, comme Tad Allagash, le mentor du narrateur en décadence branchée. Mais surtout, l'essentiel est déjà là : un rythme effréné, dopé par un art de la formule qui tue, telle cette réflexion du héros en plein dilemme cornélien (se défoncer encore, ou retrouver le monde réel) au cœur d'un club huppé de Manhattan: « Tu es une république de voix cette nuit. Malheureusement, cette république est l'Italie. »

Dans la même veine corrosive, le fan du McInerney première manière goûtera les descriptions trash et piquantes de la nouvelle qui a donné son titre au recueil, sorties du journal intime d'une midinette blindée de dollars, mais moins superficielle qu'elle n'en a l'air : « Ma première année à New York, tout ce que j'ai fait c'est me taper des mecs et des lignes. Je passais ma nuit dehors, au surf club et au Zoulou, et je me réveillais à cinq heures de l'après-midi avec les sinus bouchés et les cheveux collants. Une substance blanche dans tous les trous. Moi tout craché. »

Faillite du couple et personnages récurrents

Avantage du recueil de nouvelles, Moi tout craché couvre plusieurs périodes dans l'œuvre de McInerney : pour schématiser, l'univers trash des yuppies new yorkais 80's cède sa place, dans les 90's (peu réprésentées), à des inquiétudes conjugales, puis dans les années 2000, à un certain désenchantement post-11 septembre. Mais ces thématiques se recoupent, et la question de la faillite du couple, en particulier, imprègne toutes ces histoires : un écrivain raté se rend compte que sa compagne mannequin le trompe (Philomena, 1995), le mythe de la mère fidèle part en fumée lors d'un repas familial saignant (Une madone pour le jour de la dinde, 2007), un couple sudiste bascule dans le voyeurisme malsain (Barrières invisibles, 2007), une « comtesse » manipule sans vergogne et jusqu'à sa propre perte les hommes riches (Jugement sommaire, 2008)... McInerney n'est finit pas d'ausculter ces naufrages ordinaires. Chez lui, les animaux participent eux aussi à l'échec conjugal, comme cet improbable (mais autobiographique !) porc couché entre les deux époux dans Au lit avec des cochons, ou ce chat qu'une femme enceinte veut tuer pour expier l'adultère de son mari (Il faut piquer Daisy, 2007). L'innocente bête devient alors un révélateur - grotesque et tragique - du mur qui s'est érigé dans le couple. Et les récits, amers, de prendre une drôle de tournure fantastique.

Comme les créatures de Bret Easton Ellis (ou Balzac !), les personnages de McInerney ont leur propre vie, gravitant de romans en romans, surgissant parfois même chez ceux du collègue. On croise donc ici ou là, au détour d'une avenue de Manhattan, quelques têtes connues. Ainsi l'héroïne de « Pénélope au bord de l'eau », Alison Poole, était vingt ans plus tôt la mémorable narratrice de Toute ma vie (1988), oiselle de nuit qui décrivait avec drôlerie l'hédonisme décadent des 80's. Elle fit ensuite des « caméos » (apparitions) dans American Psycho (la pauvre) et Glamorama de l'ami Bret Easton Ellis - qui remercia Jay en lui donnant un rôle dans son Lunar Park. Ailleurs, dans La manifestation (2004), déchirante nouvelle sur le rassemblement anti-guerre de février 2003, McInerney imagine les retrouvailles de Corinne Callaway et Luke. Car, ceux qui ont lu La Belle vie le savent, ceux-ci s'étaient rencontrés dans les décombres des Twin Towers...

Mais, à l'instar des films de Tarantino, la compréhension de ces clins d'œils et autoréférences n'est pas nécessaire au plaisir intrinsèque de l'œuvre. Le style électrique, la drôlerie acide, et la cohérence de Moi tout craché suffisent à en faire une saisissant puzzle littéraire en forme d'autoportrait distancié. Avec toujours, comme passionnant décor, la ville de New York.

Eric Vernay

 

Le 12 October 2009

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