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Grand reporter, James Meek a notamment reçu quelques récompenses prestigieuses pour des reportages sur l’Irak et la prison de Guantanamo. Et si plusieurs de ses romans n'ont pas encore été traduit en français, on ne peut que saluer la qualité de ceux qui l'ont déjà été, dont Nous commençons notre descente, qui paraît pour cette rentrée littéraire.
Reporter de guerre lasse
Roman au titre prometteur, Nous commençons notre descente suit les pas d’un grand reporter de guerre, Marc Kellas, en pleine campagne d’Afghanistan. Celui-ci écrit, parallèlement à ces articles un thriller ("L’Envol de l’Aigle solitaire" – sic) que tout le monde trouve assez absurde : une histoire de guerre entre les Etats-Unis et l’Europe déclenchée par le comportement non moins improbable d’une compagnie de soldats devenue folle, et qu’il a pré-vendu (pense-t-il) à un éditeur new-yorkais.
En pleine immersion guerrière, Kellas rencontre une autre journaliste américaine, Astrid, avec laquelle il vit une intense passion de quelques jours. Alors qu'Astrid est insaisissable et semble ne pas vouloir s’attacher, Mark place, d’emblée, un peu trop d’importance et de romantisme dans ce qui ressemble de l’extérieur à quelques coups d’un soir. Après leur rencontre, les deux amants se retrouvent indirectement responsables de la mort d’une poignée d’afghans. Meek décrit avec un réalisme forcené leurs appendices technologiques, comme s’il s’agissait d’armes ou d’armures, tandis que le monde alentour semble bloqué au XIème siècle.
Mark rentre à Londres tandis qu’Astrid saute de l’avion à la dernière minute. Alors que l'on s’interroge encore sur la signification de cette rencontre et de ces séquences (lit-on un roman traitant de l’impact de la guerre sur les grands reporters ?), Meek embraie pied au plancher sur sa séquence londonienne. Plus que la guerre, tout ce qui a précédé a servi à introduire le ver dans le fruit occidental, la folie dans ce qui semblait une existence prometteuse, ou conforme aux standards d’une certaine classe internationale occidentale. Mark va perdre les pédales ou plus justement, tomber du vélo.
Devenir fou
De retour à Londres, le journaliste ne tient plus en place dans son ancienne vie. Meek se paie une grande scène de sabordage cruel à la Martin Amis ou à la Jonathan Coe, dont la violence et l’incongruité est renforcée par le décalage complet d’avec les 100 premières pages du livre. Kellas est obsédé par le souvenir d’Astrid, et le romancier met en scène la cristallisation amoureuse qui gagne l’homme jusqu’à lui faire perdre la tête, tout en la jouant assez finaud pour ne pas expliciter les causes profondes du déséquilibre. Il suggère que le sens peut s’échapper d’une existence en faisant pschitt, proposant par ce moyen une critique assez radicale du monde qui s’échine à rester le nôtre, alors que tout le reste tourne maboul.
Un jour, Mark Kellas reçoit un mail d’Astrid qui lui demande de venir la rejoindre. Il prend l’avion illico, passe à New York chez son éditeur qui se défile (l’entreprise est rachetée) et parachève sa déroute. Astrid vit sur une île, avec un homme plus vieux qu’elle. A-t-elle appelé à l’aide ? Veut-elle revoir Mark ou s’agit-il d’autre chose ? Peut-on aimer unilatéralement une femme qu’on connaît à peine ? Nous commençons notre descente. Le titre emprunté au trajet aérien qui mène Kellas à New York suggère que tout se termine toujours par un atterrissage. Et celui-ci aura bien lieu, avec des allures de crash mais aussi un rétablissement un rien branque, qui constitue la seule touche d’espoir (mince et tellement belle) du roman.
Des bienfaits de la tragédie antique
Roman du déséquilibre, Nous commençons notre descente semble constitué de parties qui ne vont pas bien ensemble (l’épisode londonien est volontairement outré, laborieuse, lestée de blagues et de séquences inélégantes sur le plan littéraire) mais qui produit, par la somme de ces mêmes parties, un mouvement hypnotique, terrifiant et incroyablement fluide. La dégringolade de Kellas est une dégringolade humaine mais, d’une certaine façon aussi, une dégringolade civilisationnelle, amoureuse et psychologique, un portrait ultraprécis de l’homme occidental d’aujourd’hui.
Nous commençons notre descente est le roman du dérisoire qui s’oppose à l’essentiel, de l’homme qui se bat à poil contre un sort plus fort que lui. Meek est comme un tragédien grec ou l’égal d’un Racine. Son roman met à jour la nature humaine et gratte la chair des passions jusqu’à l’os. Le résultat est d’une justesse sidérante, un de ces romans qui, lorsque les détails s’effacent, laissent une trace impressionniste dans le souvenir du lecteur. Une autre merveille.
James Meek, Nous commençons notre descente, Métailié, août 2008.
Benjamin Berton
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