American Elf de James Kochalka



Critique

Note du livre L'art modeste de l'insignifiance

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L'art modeste de l'insignifiance



Que faut-il penser de la sélection de James Kochalka  pour Angoulême 2009 ? S'il n'y a plus grand monde aujourd'hui pour dédaigner le travail de cet artisan acharné du strip à quatre cases, son travail a longtemps laissé dubitatif, en France notamment où on a toujours préféré les tenants de l'autofiction intelligente (les Berberian, Sfar ou Trondheim) à cette cathédrale américaine dédiée à l'insignifiance et à l'anodin.

Le projet American Elf (The Collected Sketchbook Diaries of James Kochalka, dans son titre presque complet) est une œuvre monstrueuse et fleuve qui s'étale aujourd'hui sur plus de 6 ou 700 pages (500 dans la version Top Shelf qui reprend les strips 1998-2003). La démarche de James Kochalka consiste, pour la résumer, à produire avec une régularité sans faille, 4 cases par jour et accessoirement à raconter sa vie. American Elf n'a en soi pas grand intérêt : Kochalka ne dessine pas spécialement bien et s'en tamponne, sa vie est morne et consacrée presque essentiellement à son travail. Les personnages secondaires ne sont pas passionnants - il en emprunte quelques uns à la BD, comme l'excellent Spandy Cat - et il y a assez peu d'événements extérieurs qui viennent perturber la routine du dessinateur.

L'elfe du logis
 
Le 11 septembre est traité en beauté et par-dessus la jambe en 5 ou 6 vignettes. La réalité sociale ne se signale qu'indirectement lorsque Kochalka peine à joindre les deux bouts. Le tout a des allures foncièrement immatures mais prend par sa simplicité et la minutie de son exploration égotiste des tours poétiques et quasi-hypnotiques. L'auteur passe des centaines de vignettes à s'interroger sur sa coupe de cheveux, sa mini-vague, sa prochaine alopécie. Il se regarde faire caca, pipi, contemple des nappes de vomi et se répand dans des rêveries scato qui feraient passer les réalisateurs d'American Pie pour des cinéastes suédois.
 
Kochalka évoque son enfance, fait parler les arbres et les plantes, s'imagine en elfe (d'où le titre), dégagé du fardeau d'être un homme et tourné vers la contemplation souveraine des quinze mètres carré qui l'entourent. Parfois un événement majeur survient (la naissance d'un enfant) qui vient contrarier quelque temps la mécanique avant d'être absorbé par le cours normal des choses. L'intérêt d'American Elf réside dans la somme des parties et le rythme qu'elle suggère, qui se trouve être quasi exactement le rythme du quotidien : une séquence répétée à l'infini de petites émotions, de joies, de colère, d'instants précieux, de frustrations, d'évasions, des moments pas même ennuyeux qui passent et ne laissent pas toujours de trace.

Passion Dessin

Le présent est répété ad lib, saisi et photographié pour être rangé dans l'herbier humain que constitue le grand œuvre. Kochalka est un croisement incertain entre Nicholson Baker (le sens du détail), Sisyphe (le fardeau) et le Bill Murray du Jour sans fin (l'hébétude), empêtré dans son être, et qui se paie des escapades imaginaires avec son crayon de bois.

American Elf semble un produit sans conception, sans unité mais constitue un autoportrait contemporain en modestie et en sincérité, complémentaire des travaux de Peter Bagge (Hate) et d'Harvey Pekar. Il se situe à des lieues de ce qui fait de mieux dans le domaine de la création graphique indépendante (les Ware et autres) mais respire la passion du dessin, mieux que tout autre projet. Il y a chez Kochalka une sincérité et un abandon à l'instantanéité qui écrasent et dépassent toute l'intelligence et l'humour d'un Trondheim, les faisant presque passer pour de la roublardise.

L'auteur a longtemps travaillé sans filet, proposant, au travers d'un abonnement à moins de 2 dollars par mois, son strip à ses habitués, comme on cuisinerait pour eux. Il n'est pas impossible qu'il doive sa sélection à la validation de ce (nouveau) modèle économique. Il mériterait de s'y trouver pour la beauté, le désintéressement et l'ampleur de son geste. Kochalka montre qu'une vie d'homme tient aisément dans quatre cases mais que l'humanité les déborde.

James Kochalka, American Elf, Ego comme X, 2008.

Benjamin Berton

Le 25 janvier 2009

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