En 1985, un jeune prodige de vingt ans prenait le pouls d'un Los Angeles exsangue plombé par le soleil et l'ennui. Ames perdues, zombies ou vampires - ses personnages évoluaient dans un genre de torpeur existentielle aux franges du désert total.
Bret Easton Ellis ne parlait que de ce qu'il connaissait, alors : le fric, la perte des valeurs, le vide engendré par le fric. Son livre s'appelait
Moins que zéro.
L.A. Story procède d'une démarche beaucoup plus généraliste : rien moins, comme l'indique son titre français, que la tentative d'épuisement d'une ville, une sorte de "Los Angeles pour les nuls", brûlant et bariolé. On y suit, par chapitres croisés, les destins contrariés d'une bonne hispanique, d'un clochard de Venice Beach, d'un jeune couple en cavale et d'un acteur plus que célèbre. Les parties consacrées à ce dernier évoquent fidèlement, il faut bien le dire, les portraits au scalpel du Bret Easton susnommé : Amberton est une star narcissique et pathétique, «
hétérosexuel en public, homosexuel en privé » qui, pendant tout le livre, tente littéralement d'acheter l'amour d'un jeune black travaillant pour lui comme agent.
Amberton et Kevin sur le lit d'Amberton au milieu de l'après-midi.
Amberton parle.
Tu m'aimes ?
Tu plaisantes ?
T u m'aimes ?
Tu ne plaisantes pas.
C'est drôle, inutile, brillant et furieusement nihiliste. Comme les autres personnages, Amberton est le symptôme d'une maladie incurable de vingt-cinq millions d'habitants. Prétendre offrir de cette ville monstre un portrait conventionnel est une entreprise aussi délirante que, disons, vouloir la traverser à pied rue par rue . James Frey le sait, qui opte pour d'habiles stratégies de contournement : paragraphes minimalistes sur l'Histoire de la ville, chapitres entiers consacrés aux autoroutes, à l'immigration, aux gangs, au rêve hollywoodien, aux catastrophes naturelles, etc., et portraits minute brossés en trois paragraphes rageurs (des dizaines de personnages apparaissent puis disparaissent ainsi, déchirés par le rêve, avalés par l'ampleur). On pourrait se lasser de ces énumérations saccadées. Tout au contraire, on les savoure : d'abord, parce que la ferveur qui les habite se pare souvent d'un étonnant lyrisme sec. Ensuite, parce que leurs vertus pédagogiques exhibent des trésors d'humour tendre et de colère dépassionnée. Enfin, et surtout, parce qu'en donnant chair aux vies mêlées d'Esperenza, Vieux Joe, Dylan & Maddie et Amberton, elles permettent à ces derniers de mieux incarner la Ville et de la porter en retour.
Dans la mise en scène de ce carré d'existences choisies, l'auteur déploie une puissance narrative hors du commun. On a beaucoup glosé, après l'affaire
Mille morceaux (au terme d'une épopée médiatique hallucinante, l'auteur admettait devant
Oprah Winfrey que le témoignage autobiographique sur les drogues qui faisait l'objet de son premier livre avait été en partie inventé), sur le côté rédempteur de
Bright shiny morning. La vérité, c'est que James Frey est d'abord épris de son sujet. La vérité, c'est qu'il touche au cœur parce qu'il est à peu près tout ce qu'un bon écrivain doit être : malin, sincère, maladroit et survolté.
Ridiculement accessible, terriblement incarné, L.A. Story effraye, passionne, dégoûte et fait rêver. A quelle ville pensez-vous ?
L'un des grands romans de la rentrée, assurément.
James Frey, L.A. Story, éditions Flammarion, 2009.
Fabrice Colin
Le 01 septembre 2009