Chapitre 1
Le jour où les hommes disparurent Mariquita, le 15 novembre 1992
LE JOUR OÙ LES HOMMES DISPARURENT commença comme un dimanche matin ordinaire à Mariquita: les coqs oublièrent d'annoncer l'aube, le sacristain ne se réveilla pas à temps, la cloche de l'église n'appela point les fidèles à assister à l'office des matines, et (comme chaque dimanche depuis les dix dernières années) une seule personne se montra à la messe de six heuresþ: doña Victoria viuda de Morales, la veuve Morales. Celle-ci était habituée à cette routine, de même que le padre Rafael. Les toutes premières fois, cela avait été gênant pour eux deux : le petit prêtre presque invisible derrière la chaire, prononçant son homélie ; la veuve assise seule au premier rang, grande et bien en chair, complètement immobile, la tête couverte d'un voile noir
qui lui descendait jusque sur les épaules. À la longue, ils décidèrent de se débarrasser de la cérémonie et prirent l'habitude de s'asseoir dans un coin à boire du café et à papoter. Le jour où les hommes disparurent, le padre Rafael se plaignit auprès de la veuve de la diminution sévère des revenus de la paroisse, et ils discutèrent des différentes façons de relancer la dîme payée par les fidèles. Après leur causette, ils convinrent de laisser tomber la confession, mais la veuve reçut néanmoins la communion. Ensuite, elle récita quelques prières avant de rentrer chez elle.
Par la fenêtre ouverte de son salon, la veuve Morales entendit les marchands ambulants essayer d'intéresser les 12 lève-tôt à leurs amuse-gueule : «¡Morcillas!» «¡Empanadas!» «¡Chicharrones!» Elle ferma la fenêtre, plus incommodée par l'odeur désagréable des boudins et de la friture que par les voix stridentes qui en vantaient les mérites. Elle réveilla ses trois filles et son unique fils avant
de retourner à la cuisine, où elle sifflota un cantique en préparant le petit déjeuner pour sa famille. À huit heures du matin, la plupart des portes et des fenêtres de Mariquita étaient ouvertes. Des hommes passaient des tangos et des boléros sur de vieux phonographes,
ou écoutaient les nouvelles à la radio. Dans la rue principale, le premier magistrat du village, Jacinto Jiménez, et le brigadier, Napoleón Patiño, tiraient dehors sous un immense manguier une grande table ronde et six chaises pliantes pour jouer au Parcheesi avec quelques voisins
triés sur le volet. Dix minutes plus tard, au coin sud ouest de la place, don Marco Tulio Cifuentes, l'homme le plus grand de Mariquita, propriétaire d'El Rincón de Gardel, le bar de la ville, transportait dehors ses deux derniers clients ivres, un sur chaque épaule. Il les étendit sur
le sol, côte à côte, avant de fermer boutique et de rentrer chez lui. À huit heures trente, à l'intérieur de la Barbería Gómez, un petit bâtiment en face de la mairie de Mariquita,
don Vicente Gómez se mit à affûter ses rasoirs et à stériliser à l'alcool ses peignes et ses brosses, tandis que sa femme, Francisca, nettoyait les miroirs et les fenêtres avec des journaux humides. Pendant ce temps-là, deux rues plus bas, sur la place du marché, l'épouse du brigadier, Rosalba Patiño, marchandait à un fermier au visage rougeaud une demi-douzaine d'épis de maïs, tandis que des femmes plus âgées, sous des stores verts, vendaient de tout, de la gelée
de pied de veau aux cassettes piratées de Thriller, de Michael Jackson.
À huit heures trente-cinq, dans le champ situé en face de la maison de la veuve Morales, les frères Restrepo commencèrent (tous les sept) à s'échauffer en prévision de leur partie de football hebdomadaire, en attendant David Pérez, le petit-fils du boucher, qui possédait l'unique ballon. Cinq minutes plus tard, deux vieilles filles aux cheveux longs et aux corps un tantinet trapus firent le tour de la place, bras dessus bras dessous, en maudissant leur célibat et en repoussant à coups de pied les chiens errants qui se trouvaient en travers de leur chemin. À huit heures cinquante, à quelques centaines de mètres de la place, dans la maison à la façade verte située au milieu du pâté de maisons, Ángel Alberto Tamacá, l'instituteur, n'arrêtait pas de se tourner et de se retourner dans son lit, en nage, rêvant d'Amorosa, la femme qu'il aimait. À neuf
heures moins trois minutes, dans les faubourgs de Mariquita, à l'intérieur de La Casa de Emilia (le bordel du village), doña Emilia (en personne) passa de chambre en chambre. Elle réveilla ses derniers clients, les avertit qu'ils allaient avoir de sérieux ennuis avec leurs épouses s'ils ne
partaient pas à la minute même, cria après l'une des filles parce qu'elle laissait sa chambre en désordre.
Tout de suite après que neuf heures eurent sonné au clocher de l'église, alors que l'écho du dernier coup résonnait encore dans les oreilles du sacristain, trois douzaines d'hommes en uniformes verdâtres usés jusqu'à la corde surgirent de tous les points cardinaux de Mariquita, tirant des coups de fusil, et criant «¡Viva la Revolución!». Ils avancèrent lentement le long des rues étroites du village, leurs visages bronzés maquillés de noir, et leurs chemises collées
par la sueur à leurs torses malingres. «Nous sommes l'armée du peuple, déclara l'un d'eux avec un mégaphone. Nous nous battons pour que tous les Colombiens puissent travailler et être payés selon leurs besoins, mais nous ne pouvons pas le faire sans votre soutien!» Les rues s'étaient vidées ; même les animaux errants avaient fui en entendant les premiers coups de feu. «S'il vous plaît, poursuivit l'homme, aidez-nous, apportez-nous tout ce que vous
pouvez.»
À l'intérieur de leur maison, la veuve Morales, ses trois filles et son fils débarrassaient la table de la salle à manger.«Il ne manquait plus que ça, grommela-t-elle. Encore une foutue troupe de guérilleros. J'en ai vraiment assez de ces bandes de gueux impies qui passent par ici tous les
ans.» Ses deux plus jeunes filles, Gardenia et Magnolia, se précipitèrent à la fenêtre dans l'espoir d'apercevoir les rebelles, tandis que le seul fils de la veuve, Julio César, s'accrochait craintivement à sa mère. Orquidea, l'aînée, regarda ses soeurs en secouant la tête d'un air désapprobateur.
Orquidea Morales avait cessé de s'intéresser aux hommes quelque cinq ans auparavant. Elle savait qu'ils ne la trouvaient pas séduisante, et à son âge - trente et un ans - elle n'était pas disposée à s'exposer à un rejet. Elle avait des oreilles en pointe, le nez crochu et une bouche trop petite pour ses grandes dents qui partaient dans tous les sens. Elle avait aussi trois verrues au menton qui ressemblaient à des raisins secs ambrés. À sa naissance, ces protubérances
déplaisantes se trouvaient sur ses joues, mais, lors de sa croissance, elles avaient migré vers son menton. Elle espérait que les verrues continueraient à se déplacer et finiraient par s'installer dans une partie moins visible de son corps. Orquidea déclarait être vierge, affirmation qui
avaient été confirmée de manière répétée par les hommes peu charitables de Mariquita à coups de remarques du genreþ: «Si toutes les vierges étaient roulées comme elle,
elles le resteraient éternellement.» Elle avait hérité des seins de son défunt père : deux petits mamelons foncés disposés côte à côte sur sa poitrine plate. Mais, malgré la
recommandation de ses soeurs qui lui conseillaient de bourrer de feuilles de maïs ses soutiens-gorge trop grands, elle avait décidé de ne rien porter sous ses chemisiers
blancs immaculés. Orquidea n'avait ni taille ni formes. Elle était un rectangle sur pattes doté d'une personnalité tout à fait charmante, capable de s'engager dans de longs débats sur Napoleón Bonaparte ou Simón Bolívar, Shakespeare ou Cervantes, l'Islande ou la Patagonie, mais aussi sur des sujets très amusants comme la politique colombienne. Elle s'était éduquée toute seule en dévorant la plupart des livres disponibles de la petite bibliothèque de
l'école de Mariquita. Malgré son érudition et sa largeur de vues, c'était une catholique dévote. Elle croyait de tout son coeur que le pape était l'envoyé du Seigneur, et son rêve le
plus cher était de lui faire signer sa bibleþ: «À Orquidea
Morales, mon admiratrice la plus fervente. Bien à vous, Jean-PaulII». Quand elle était plus jeune, Orquidea avait eu un prétendant : un journalier nommé Rodolfo, qui pensait pouvoir
améliorer sa condition en l'épousant. Mais, en 1986, lorsque la première guérilla marxiste était venue recruter à Mariquita, Rodolfo surprit Orquidea en se joignant aux rebelles. Cela la bouleversa tellement qu'elle souffrit de diarrhée pendant deux mois. Un jour, finalement, après
avoir utilisé les toilettes, elle sortit des cabinets situés à l'extérieur et lança d'une voix forte et assuréeþ: «Je viens de finir de chier mon amour pour Rodolfo!» Depuis lors, Orquidea n'avait plus jamais eu ni petit ami ni diarrhée.
«S'il vous plaît, sortez nous rejoindre sur la place pour discuter un coup, continuait de hurler le guérillero avec son mégaphone. Nous ne ferons de mal à personne. Nous
nous battons pour vos droits, et pour ceux de tous les citoyens colombiens.» Il répéta le même couplet à maintes et maintes reprises, de plus en plus fort, mais hormis l'instituteur, deux ivrognes, une prostituée insomniaque et trois chiens errants, personne n'accepta l'invitation des
rebelles. «Est-ce que je peux y aller, mamá? demanda Gardenia à sa mère, qui faisait la vaisselle aidée par Julio César.
-Tu as autre chose à faire qu'assister à des réunions communistes.
- Mais je n'ai rien d'autre à faire.
- Va chercher ta boîte à couture et termine la courtepointe pour la femme du maire. Nous allons avoir bientôt besoin de cet argent.
- C'est dimanche, mamá. J'ai envie de sortir.
- Tu as entendu ce que je viens de te dire, Gardenia», dit la veuve, haussant la voix aussi bien que les yeux.
Gardenia s'éloigna avec colère, laissant derrière elle une mauvaise odeur. Julio César se couvrit la bouche et le nez de ses deux mains et marmonna à travers ses doigts: «S'il te plaît, mamá, ne la contrarie pas.» Comme ses deux soeurs, Gardenia avait reçu un nom de fleur au parfum capiteux. Cependant, quand elle était irritée, triste ou perturbée, son corps dégageait une odeur passablement différente de celle qu'émet cette fleur délicate. Quel que fût le nombre de bains qu'elle prît dans de l'eau chaude parfumée à la rose, au chèvrefeuille ou au jasmin, et malgré des
aspersions répétées de parfums subtils, ses pores, quand elle était énervée, exhalaient une puanteur de charogne. Le Dr Ramírez - le seul médecin de la ville - avait été incapable
d'y remédier, et les charlatans que sa mère l'avait emmenée voir disaient que Gardenia était possédée par un esprit malin. Comme on ne pouvait rien y faire, la famille Morales avait appris à vivre avec cette puanteur récurrente.
Malgré tout, Gardenia était une belle femme. Elle avait vingt-sept ans et elle défiait sans cesse ses soeurs de trouver le moindre bouton ou la moindre ride sur son visage.
Elle avait de grands yeux noirs et des lèvres pulpeuses qui dissimulaient deux rangées de dents blanches impeccables. Ses sourcils étaient fournis et elle ne les épilait jamais, mais elle recourbait ses cils dans les grandes occasions. Son long cou délicat était paré en permanence d'un collier
aromatique de clous de girofle séchés, de graines de cardamome et de bâtonnets de cannelle enfilés sur un fil de nylon transparent. Derrière son oreille gauche, elle glissait des fleurs fraîchement coupées, datura ou muguet, en fonction de l'espèce qui dégageait le plus de parfum ce jour-là. Elle tirait la langue, de façon presque involontaire, toutes les deux secondes, pour se mouiller les lèvres (un tic que les femmes pieuses de Mariquita prenaient pour un
signe de luxure), mais, comme sa soeur aînée, Gardenia était vierge. Elle avait eu trois soupirants natifs de villages voisins, qui avaient tous pris leurs jambes à leur cou quand ils avaient compris l'origine de la puanteur. Même quand la deuxième guérilla était venue chercher des recrues à Mariquita en 1988, Gardenia fut une des rares femmes que les révolutionnaires lubriques, coureurs de jupons, ne se donnèrent pas la peine de courtiser.
Comme les villageois ne voulaient pas sortir de chez eux pour assister au meeting des guérilleros, les insurgés choisirent d'aller demander des contributions volontaires en
faisant du porte-à-porte dans l'espoir d'inciter tout jeune homme en bonne santé à rejoindre leur mouvement. Mais seul un petit nombre de familles ouvrit sa porte. Les gens de Mariquita s'étaient lassés du harcèlement des nombreux groupes de rebelles qui parcouraient en tout sens les montagnes, réclamant de l'argent, des poulets, des cochons et de la bière, séduisant les femmes les plus naïves par leur attitude macho et leur uniforme gris-vert, gagnant leur
coeur et leur virginité, pour les abandonner finalement, après une ou deux semaines, compromises, le ventre gonflé, sans grand espoir de mariage. Quand Magnolia Morales, qui n'avait pas bougé de la fenêtre depuis l'arrivée des rebelles, avertit sa mère que les
guérilleros frappaient à toutes les portes, la veuve enveloppa rapidement les restes de leur petit déjeuner dans des feuilles de plantain et laissa le petit paquet dehors sur le
seuil.
«Nous devrions au moins leur donner nous-mêmes la nourriture, mamá, dit Magnolia. Ce sont des communistes, pas des chiens.
-Oh, que non, répondit la veuve avec emphase. Si j'ouvre cette porte, ils vont se mettre à nous faire un cours sur le communisme et à flirter avec vous, les filles. Absolument pas question.
- J'ai juste envie de leur parler, mamá. Je ne vais pas m'enfuir avec un guérillero.
- Parle-leur par la fenêtreþ», dit sa mère.
Et de pousser une lourde chaise en bois contre la porte. Magnolia Morales, la benjamine, avait vingt-deux ans, mais paraissait beaucoup plus âgée. Ses seins étaient flasques à travers les chemisiers presque transparents qu'elle aimait porter, et ses hanches étaient larges et pratiquement plates. Elle avait des jambes d'homme, poilues et musclées, qu'elle dissimulait sous des bas foncés. Il ne manquait rien à son visage : elle avait deux yeux noirs pourvus de leurs cils et sourcils respectifs, une bouche, un nez, et plein de poils indésirables. Par le passé, elle se les était épilés ainsi que son abondante moustache, mais les poils - comme les guérillas - revenaient obstinément. Finalement, elle décida de les laisser pousser à leur guise et à leur rythme, et c'est
ce qu'ils firent. Les cheveux lui dégringolaient librement jusqu'à la taille, noirs et brillants.
Magnolia n'était assurément pas vierge. «Si elle avait fait payer ses faveurs à tous les hommes, elle serait millionnaire», disaient les vieilles filles.
Elle avait une telle mauvaise réputation dans le village qu'elle aurait pu aussi
bien se vendre. En réalité, elle n'avait pas couché avec beaucoup d'hommes, mais simplement avec les mauvais : ceux qui le racontaient. La première fois qu'elle eut vent de la rumeur, elle s'enferma dans sa chambre pendant plus de six mois, croyant que les gens oublieraient sa réputation ternie. En 1990, cependant, quand la troisième guérilla arriva dans le village, Magnolia sortit de sa réclusion, dans l'espoir de rencontrer de nouveau quelqu'un. Ce fut alors
qu'elle s'aperçut que sa réputation était le moindre de ses problèmes ; les rebelles avaient persuadé la plupart des hommes célibataires de Mariquita de se joindre à la révolution.
Soudain, le rêve le plus cher de Magnolia, épouser un bel homme riche, se révéla irréalisable. Même son second rêve le plus cher, épouser n'importe quel homme, parut bien lointain. Anéantie, elle s'était attardée un moment à la fenêtre de sa chambre, à regarder la vaste troupe des célibataires quitter à pied le village en compagnie des guérilleros, agitant lentement sa main en l'air, pleurant à chaudes larmes tandis que le dernier homme disparaissait de son champ de vision.
Les guérilleros, quarante au total, se rassemblèrent une fois de plus sur la place à midi. Ils s'assirent par terre à l'ombre d'un manguier pour procéder à l'inventaire de ce
qu'ils avaient recueilli : deux poulets vivants, décharnés, quatre livres de riz, trois litres de Coca-Cola Light, six panelas, trois petits paquets de restes et une poignée de
piécettes rouillées. Ils avaient aussi une nouvelle recrue, Ángel Alberto Tamacá, l'instituteur de Mariquita, âgé de vingt-trois ans. Il était le fils unique d'un rebelle légendaire tué alors qu'Ángel n'avait que quelques mois. Ángel avait été élevé par sa mère, Cecilia Guaraya, et son second mari, don Misael Vidales, un homme sage qui était venu s'installer à Mariquita bien des années auparavant sans rien, hormis son goitre et trois grandes caisses de livres, et qui, trois
mois plus tard, était devenu le premier instituteur que Mariquita ait jamais eu. De sa mère, Ángel avait appris les bonnes manières, la discipline et la persévérance. De son beau-père, il apprit les mathématiques, la géographie, les sciences et le communisme. À la différence de la plupart des jeunes hommes du village, Ángel n'avait pas fait son service militaire. Don Misael avait appelé quelqu'un qui avait une dette envers lui, lequel avait à son tour appelé quelqu'un d'autre, et au
bout d'un nombre infini de personnes rappelant à d'autres des services non payés de retour, le nom d'Ángel finit par parvenir à un personnage influent qui l'affranchit de ses obligations envers le pays. Don Misael entreprit alors de préparer Ángel à prendre sa succession à l'école élémentaire de Mariquita. Ayant appris à deux générations entières à lire et à écrire, additionner et soustraire, multiplier et diviser, le vieil homme était fatigué. Sa vue faiblissait, de
même que ses bras et ses jambes. Il n'avait aucun mal à compter les mèches de cheveux qui restaient sur sa tête luisante, et son goitre était à présent si volumineux qu'il lui avait donné un nom, Pépé, et avait envisagé de l'inscrire comme personne à charge sur sa déclaration d'impôts.
Avant d'atteindre le cap des dix-huit ans, Ángel Alberto Tamacá devint le plus jeune instituteur de Mariquita aussi bien que l'agitateur du village. Il affichait publiquement son mépris pour les deux partis politiques traditionnels et criait des slogans contre le gouvernement du moment :
«Cochons de capitalistes, exploiteurs!» Pour ses élèves, il devint «El Profe», pour le maire et le brigadier «El Loco».
Le prêtre l'appelait «El Diablo», et la plupart des hommes «El Comunista». Les femmes, elles, l'appelaient par divers diminutifs provocants : «Papacito», «Bomboncito», «Bizcochito», et ainsi de suite. Le nouvel emploi d'Ángel lui donna confiance en lui et renforça ses aptitudes à diriger. Pendant son temps libre, il se mit à aller de maison en maison pour porter la bonne
parole du Manifeste communiste. Peu après, il institua ce qu'il appelait le «þMoment de Véritéþ», une réunion organisée le dimanche après-midi sur la place - à l'intérieur de
l'école s'il pleuvait - où il évoquait les doctrines de Marx et de Lénine, lisait les discours les plus célèbres de Fidel Castro et de Che Guevara, récitait les poèmes de Neruda et chantait les chansons les plus controversées de Mercedes Sosa, Silvio Rodríguez et Violeta Parra.
Le Moment de Vérité n'attira au début qu'une poignée de gens, mais après que don Misael se fut mis à servir de la bière, il devint l'événement le plus populaire de la semaine. En quelques mois, les gens commencèrent à réciter des poèmes socialistes et des discours communistes. Ils
apprirent par coeur La Maza, Si se calla el cantor, et d'autres chansons révolutionnaires pour lesquelles ils inventèrent des pas enlevés et des figures, créant une danse unique qui
était un mélange de tango, de salsa et de sa juanero.
Cinq nouveau-nés furent baptisés du nom de philosophes, de rebelles et de lieux communistes légendaires : Hochiminh Ospina, Che López, Vietnam Calderón, et Trotski et Cuba
Sánchez. Le terme «communisme», jadis étranger à la plupart des villageois, devint synonyme de divertissement du dimanche après-midi. Ángel avait conscience que les villageois ne prenaient
pas ses doctrines au sérieux, mais il était fier d'avoir élevé leur niveau de conscience politique. Rien ne lui faisait plus plaisir que d'entendre deux hommes plus âgés parler de Karl Marx comme si le philosophe était leur voisin immédiat, comme s'ils comprenaient et approuvaient totalement
ses idées, loin d'être réduits à l'état de deux vieux ivrognes. Ángel ne put s'empêcher, cependant, d'être déçu quand, le jour des élections, après deux années d'endoctrinement,
la majorité des villageois oublia temporairement Marx et Lénine, Castro et Che Guevara, et vota pour les candidats des deux partis traditionnels.
Malgré les penchants communistes d'Ángel, apprendre qu'il se joignait aux rebelles surprit tout le monde au village, car il avait eu plusieurs occasions de s'enrôler par le
passé et ne l'avait jamais fait. Personne à Mariquita ne croyait qu'El Profe, El Loco, El Diablo, El Comunista et El Bomboncito aurait le courage de franchir un pas aussi hardi. Ce qu'ils ignoraient à cette époque-là, c'était qu'Ángel avait une raison de quitter les lieux. Il était
tombé amoureux d'Amorosa, une prostituée de La Casa de Emilia qui était récemment partie de Mariquita sans même un adios. Ángel était en proie aux déchirements causés par ce départ. Il n'arrivait plus ni à manger, ni à dormir, ni à penser à quoi que ce fût d'autre qu'elle. Il lui fallait partir avec les guérilleros, ou le cirque ambulant, ou les frères capucins, ou simplement disparaître avec les pluies torrentielles de novembre avant de devenir fou.
Les guérilleros se mirent à manger et à boire les sodas qu'ils avaient récupérés. Quand ils eurent fini, le commandant Pedro, un homme de haute stature au visage basané et au cou balafré d'une cicatrice parallèle à sa jugulaire, marcha lentement parmi ses troupes, fixant chaque rebelle
sans dire un mot. «Matamoros, appela-t-il enfin. Laissemoi te dire un mot. En privé.» Les deux hommes quittèrent le groupe et traversèrent la place, s'arrêtant en son centre, auprès de la statue à moitié mutilée d'un héros inconnu. Ils parlèrent à voix basse. Il était clair que
l'affaire dont ils discutaient était sérieuse, dangereuse même, car les deux hommes avaient l'air tendus. Ils se serrèrent la main avec solennité et rejoignirent leurs troupes. Le commandant Pedro désigna six rebelles, y compris Ángel Tamacá, et leur ordonna de se préparer à partir.
«Vous, les autres, vous suivez les ordres de Matamoros», dit-il. Cinq minutes plus tard, le commandant Pedro, Ángel et cinq autres hommes rendirent les honneurs militaires
et se dirigèrent vers les montagnes.
Matamoros était un homme de vingt et quelques années, de haute taille, bien de sa personne, hormis son oeil droit manquant, qu'il avait perdu trois ans auparavant, blessé par balle lors d'une confrontation avec l'armée colombienne. Les quatre dents de devant de sa mâchoire supérieure étaient couronnées d'or, comme pour compenser l'absence d'expression de son visage. Avec pareille quantité d'or dans sa bouche, chacun des ordres qu'il donnait
semblait lesté d'un poids supplémentaire. Matamoros attendit dix ou quinze minutes avant de donner ses instructions à ses hommes anxieux, puis il s'empara du mégaphone
et se mit à crier: «Nous sommes très déçus par les gens de ce village...»
Les guérilleros se levèrent.
«Nous avons demandé de la nourriture, et vous nous avez donné des restes...»
Ils ajustèrent leurs sacs à dos. «Nous avons demandé de l'argent pour continuer à combattre pour vous, et tout ce que nous avons obtenu, c'est votre petite monnaie...»
Ils vérifièrent que leurs vieux fusils étaient chargés.
«Nous avons demandé aux jeunes gens de se joindre à nous, pour nous aider à libérer notre pays de l'impérialisme, et, à part votre instituteur, tous ont détalé comme des blattes pour se terrer chez eux.»
Ils se séparèrent en escouades de cinq hommes.
«Vous êtes des couards égoïstes qui ne méritez pas que nous soyons prêts à mourir pour vous...» Ils s'alignèrent et pointèrent leurs armes vers le ciel sans
soleil.
«Écoutez-moi bien, vous tous, car je ne le répéterai pas : si vous avez plus de douze ans et que vous avez une paire de couilles entre les jambes, vous devez rejoindre la révolution
aujourd'hui. Rendez-vous sur la place immédiatement, ou alors on ira vous dénicher et vous exécuter!»
Et, pour finir, les guérilleros attendirent le dernier ordre de Matamoros :
«Camarades: au nom de la révolution colombienne, prenez ce qui vous appartient!»
Les rebelles tirèrent plusieurs coups de feu en l'air, puis firent le tour du village, enfonçant les portes à coups de pied, bourrant leurs sacs de nourriture et d'argent, traînant hors de chez eux les hommes jeunes et vieux, les tirant de sous leurs lits, de l'intérieur de leurs placards ou de leurs malles, et tuant ceux qui résistaient. Le premier à se faire tuer fut don Marco Tulio Cifuentes, le propriétaire du bar, qui reçut une balle dans la jambe alors qu'il tentait de
s'évader par le toit de sa maison. Dans son désarroi, Eloísa, son épouse, se jeta sur l'agresseur et le frappa à plusieurs reprises à mains nues. Cela rendit le rebelle si furieux que, dès qu'il réussit à se libérer de l'emprise de la démente, il tira deux balles dans la tête de don Marco
Tulio.
Deux rues plus bas, le brigadier de police Patiño et ses deux agents se précipitèrent hors de la maison du maire (où ils se cachaient) munis de leurs armes. Quand ils virent autant de guérilleros, les deux agents laissèrent tomber leurs armes sur le sol et mirent les mains en l'air.
Le brigadier, cependant, réussit à tuer un rebelle d'une seule balle de son revolver. Son action héroïque lui valut en retour dix-neuf coups de feu partis de toutes les directions qui lui transpercèrent le corps. Avant de s'effondrer, le corps du brigadier se figea comme une statue au milieu d'une fontaine, arrosant le sol de jets de sang. Peu après, les hommes qui restaient - y compris le padre Rafael - sortirent craintivement de leurs cachettes et se mirent à marcher, tête baissée, mains en l'air, en direction de la place.
La veuve Morales tournait en rond dans son salon. Les yeux mi-clos et les mains jointes dans le dos, elle réfléchissait
au moyen d'empêcher les rebelles de prendre Julio César, son fils de treize ans. Orquidea, Gardenia et Magnolia étaient debout dans un coin se tenant par les mains,
attendant que leur mère se calmât. Soudain, la veuve eut une idée. Elle donna des instructions précises à ses trois filles et se mit à chercher la vieille robe de première communion que ces dernières avaient portée chacune à son tour. Elle la trouva chiffonnée dans une malle sous son lit. Cela fera l'affaire, se dit-elle. À cet instant, la veuve se souvint qu'il y avait un dieu et un groupe de saints vers lesquels elle pouvait se tourner dans des situations délicates, et, bien que
le temps pressât, elle alluma des cierges devant les nombreuses images pieuses éparpillées dans la demeure. Elle se mit alors à dire ses prières en cherchant son fils apeuré.
«Padre nuestro que estás en el cielo... ¡Julio César! Santificado sea tu nombre... ¡Julio César! Venga a nosotros tu reino, hágase tu voluntad... ¡ Julio César ! Où diable estu ?» Elle trouva le petit garçon maigre caché sous son lit, tremblant de tous ses membres, terrorisé. « Dépêche-toi
d'enfiler ça », ordonna-t-elle, jetant sur son lit la robe blanche vaporeuse. «Dádnos hoy nuestro pan de cada día...» La veuve répétait les mots machinalement, s'interrompant toutes les deux secondes pour que Julio César se presse. Elle l'aida à remonter la fermeture Éclair dans le dos de la robe, enveloppa sa petite tête dans un fichu en soie blanche qu'elle fixa au moyen d'un diadème en plastique. Le garçon, muet, montra du doigt ses pieds nus. « Ne t'en fais pas pour les chaussures», dit-elle, avant de le pousser dans le salon. Quand Matamoros et quatre de ses hommes pénétrèrent dans la maison des Morales, ils trouvèrent Orquidea, Gardenia et Magnolia en train de tricoter paisiblement dans le salon, tandis que leur mère faisait des conserves de goyaves dans la cuisine, et que Julio César était assis comme une
petite Vierge Marie sur un rocking-chair en bois, une bible dans les mains, le coeur battant la chamade. Les quatre autres guérilleros firent le tour de la maison, troublant la tranquillité des chambres du martèlement de leurs bottes crottées, cherchant dans tous les coins des hommes assez âgés pour tirer au fusil.
«Le seul homme de cette maison était Jacobo, mon mari », dit la veuve à Matamoros, pointant du doigt une grande photo encadrée, suspendue au mur, d'un homme qui aurait pu passer pour Winston Churchill. « Il est mort d'un cancer il y a dix ans. » Elle se couvrit le visage des
deux mains et pleura bruyamment entre ses doigts. « Vous n'avez pas de fils, señora ? demanda Matamoros, regardant Julio César du coin de l'oeil.
- Non monsieur, sanglota-t-elle. Dieu m'a comblé de quatre superbes filles.
- Je vois », dit-il, et il se mit à marcher de long en large, fixant à présent le garçon. Les trois filles s'angoissèrent de plus en plus, et, comme on devait s'y attendre, Gardenia se mit à exsuder ses effluves fétides.
« Comment t'appelles-tu, petite ?» demanda enfin Matamoros à Julio César. Le garçon blêmit et resta la bouche grande ouverte. À cet instant, les quatre guérilleros rejoignirent leur supérieur dans le salon.
«¡ Negativo, comandante ! cria l'un d'eux. Pas un seul homme dans cette maison.
- Alors allons-nous-en, dit Matamoros, faisant signe à tous de sortir.
- Comandante, dit l'un des rebelles, son petit visage empreint de concupiscence, est-ce qu'on peut baiser les filles ?
- Afirmativo, camarade, répliqua le commandant. C'est-à-dire, si l'odeur de merde de cette maison ne te dérange pas. »
Il cracha sur le plancher. Soudain, les rebelles remarquèrent la puanteur et s'empressèrent de sortir ; tous, sauf le plus jeune, qui dénoua le bandana rouge autour de son biceps pour s'en couvrir le nez et la bouche, et qui se dirigea vers les trois filles. Indien à la peau basanée auquel
il manquait une incisive à la mâchoire supérieure, il semblait n'avoir pas plus de quinze ans. Il se tenait près d'Orquidea, lui pelotant le bout des seins d'une main en tenant son vieux fusil dans l'autre. «Ne faites pas ça s'il vous plaît, supplia Orquidea, s'écartant du garçon. Je suis vierge.
- Voilà qui est d'autant mieux », ricana le garçon, descendant sa main jusqu'à l'entrejambe. Gardenia ferma les yeux et baissa la tête. Magnolia sourit au garçon et mit de côté son nécessaire à couture, espérant être la prochaine. Mais le guérillero avait déjà tourné son regard lubrique vers Julio César qui se balançait plus vite sur le fauteuil.
« Elle doit être vierge, elle aussi », dit le jeune rebelle, et de s'approcher du garçon. Les trois soeurs bondirent, poussant des cris perçants, et leur mère, qui avait prié en silence, s'écria : «Ne touchez pas ma petite fille ! »
Elle courut à côté de son fils. «Faites ce que vous voulez avec les trois autres. Prenez-moi, si vous le désirez, mais pas Julia s'il vous plaît.
- Et pourquoi pas? demanda cyniquement le garçon.
- Ce n'est qu'une petite fille. Elle n'a même pas fait sa première communion.»
Le garçon éclata d'un rire tonitruant à travers le tissu qui lui couvrait la bouche. «Eh bien, elle va la faire maintenant», dit-il, empoignant son propre entrejambe.
La veuve fut prise d'une envie soudaine de gifler le visage du garçon insolent. Mue par cette impulsion, elle s'interposa entre son fils et lui. «Je ne vous laisserai pas arriver à vos abominables fins, dit-elle d'un air déterminé.
- Señora, je vous avertis : écartez-vous.
- Vous êtes censés combattre pour nos droits, et non les violer, répliqua-t-elle, d'un ton accusateur, les mains sur les hanches. Nous, les femmes, nous avons aussi des droits, et mes filles et moi nous ferons tout ce qui est nécessaire pour nous protéger de scélérats comme vous.
- Vous, les femmes, vous n'avez rien, répondit le guérillero avec dédain. C'est ici un pays d'hommes et ce le sera toujours. »
Il l'abattit d'un seul coup de poing en plein visage, en hurlant :
«Approchez-vous de moi encore une fois et je vous descends !»
Il desserra sa ceinture, déboutonna son pantalon crasseux et se mit à le baisser lentement. Julio César se balançait à toute vitesse sur son rocking-chair en pleurant, tandis qu'Orquidea et Magnolia se rongeaient les ongles dans un coin. Gardenia, visiblement énervée, s'assit et s'éventa avec le bas de sa longue jupe, empoisonnant l'air de la pièce par sa transpiration. La puanteur était à présent insupportable. Le guérillero tomba à genoux et vomit. Alors qu'il était
encore agité de haut-le-coeur, doña Victoria se releva, ouvrit la porte et poussa dehors à grands coups de pied nu le garçon à moitié dévêtu. Elle le regarda, lui et son fusil, rouler en bas du seuil et heurter le sol, puis referma la porte en la claquant.
À mesure que les frayeurs de Gardenia diminuaient, l'odeur disparut. La veuve fit le tour de ses enfants munie d'une bouteille d'alcool à quatre-vingt-dix degrés, la leur donnant à renifler jusqu'à ce qu'ils soient remis du choc et du dégoût. Tous quatre s'assirent autour de la table de
la salle à manger, se tenant par les mains, tandis que la vieille matrone disait quelques prières, entre larmes et fous rires nerveux. Dehors, la fusillade continuait, ponctuée de temps à
autre par le cri déchirant d'une nouvelle veuve, et les pleurs d'un autre orphelin.
Lorsque les coups de feu cessèrent, une heure plus tard, la veuve Morales sortit. Le côté gauche de son visage était déjà enflé. Les femmes de Mariquita s'étaient massées des deux
côtés de la rue principale, laissant un passage juste suffisant à la file d'hommes et de garçons que les guérilleros emmenaient.
Ces hommes étaient les voisins et amis de la veuve Morales : ceux qui l'avaient accueillie elle, son mari et leurs deux filles aînées quand ils étaient arrivés à Mariquita en 1970 ; ceux qui lui avaient apporté des fleurs qu'ils avaient cueillies après qu'elle avait donné le jour à ses deux premiers
enfants ; et, des années plus tard, ceux qui l'avaient consolée quand son mari était décédé. C'étaient les seuls hommes qu'elle avait connus en vingt-deux ans. Et ces jeunes garçons
qui marchaient à côté d'eux, leurs fils cadets, étaient ceux qui s'arrêtaient chez elle pour faire leurs devoirs avec Julio César, ceux qui l'aidaient à porter son panier à provisions au retour
du marché, ceux qui jouaient au football tous les dimanches matin dans le pré en face de sa maison. La veuve vit les femmes pleurer tandis que les homme défilaient devant elles la tête baissée. Elle vit Cecilia Guaraya donner à son vieux mari une paire de lunettes, et Justina
Pérez donner au sien un dentier. Elle vit Ubaldina Restrepo donner à son plus jeune beau-fils, Campo Elías Jr.,son propre chapelet.
Elle en vit d'autres qui tendaient à leurs hommes des photos de famille, de la nourriture enveloppée dans des feuilles de bananier, des brosses à dents, des réveils, des lettres d'amour, de l'argent. Elle vit des femmes pleurer en serrant leur homme contre leur corps,
sanglotant en les embrassant pour la dernière fois. Elles savaient qu'elles ne les reverraient jamais ; que ces maris, ces fils, ces cousins, ces neveux et amis mouraient là, maintenant,
à cet instant précis, devant leurs yeux. Dans les moments tristes, la veuve pensait toujours avec
nostalgie à son défunt époux. Cette fois, cependant, elle ne pleura point. Elle remercia Dieu d'avoir donné à Jacobo le cancer qui lui avait permis de mourir chez lui, dans ses bras. Elle plaignait terriblement les autres femmes du village et ne put s'empêcher de laisser échapper un long soupir quand elle vit les deux derniers hommes disparaître dans les nuages de poussière qu'ils soulevaient en marchant.
La veuve Morales se retourna lentement. Tout aussi lentement, elle marcha vers sa maison, suivie de longs gémissements en écho. Elle entra, tint la poignée de la porte des deux mains et referma en poussant avec son front. Elle resta ainsi longtemps, à pleurer. Son Mariquita chéri s'était mué en un village de veuves dans un pays d'hommes.
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