Journal d'une année noire de J. M. Coetzee



Critique

Note du livre Requiem pour un Nobel

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Requiem pour un Nobel



En 2003, J. M. Coetzee reçoit le prix Nobel de littérature pour "la composition astucieuse, les dialogues condensés et la brillance analytique de son oeuvre." Ces trois pilliers du style Coetzee parfaitement définis par l'honorable institution se vérifient une fois de plus dans son Journal d'une année noire.

L'écrivain nobélisé sud-africain J. M. Coetzee invente un genre littéraire avec ce Journal d'une année noire. A la fois pamphlet et roman à deux voix, le livre prend finalement la forme d'une partition musicale, peut-être les adieux à la "scène" d'un écrivain majeur du XXe siècle.

Lecture anarchisante du monde

Ce journal est celui d'un J. M. Coetzee outré. Probablement plus misanthrope, usé par le temps, la maladie et la solitude que ne l'est vraiment Coetzee, le vieil écrivain réalise un travail de commande. Il s'agit d'un reccueil d'opinions tranchées qui seraient volontairement si ce n'est provocatrices, du moins polémiques. Ici l'érudition péremptoire du viel universitaire taquine la sénilité du radoteur réactionnaire. Le facétieux Coetzee s'amuse de son image nobélisée, de sa réputation respectable et de ses propres opinions parfois borderline. Aussi passe-t-on, en toute logique, d'une courte lecture sur les origines de l'Etat, ce Léviathan de Hobbes, à la perversion irrationnelle du vote démocratique et à Machiavel, appelé à la rescousse pour justifier l'usage de la torture.

Au fil de ces "Opinions tranchées", Coetzee apparaît comme éminemment inscrit dans le présent par le choix de ses sujets : Al Qaïda, le terrorisme, la grippe aviaire, les excuses de l'Etat Australien aux aborigènes... Mais en appelle à la somme encyclopédique de ses références philosophiques, patrimoine universel ringardisé par la pensée pragmatique dominante. Car ces propos de vieil anar portent en eux les stigmates du parcours socio-culturel de Coetzee. Celui d'un fils d'Afrikaaner qui avait vingt ans en 1960 en Afrique du Sud sous l'Apartheid et qui a fait ses études dans les universités américaines pendant la guerre du Vietnam. A ceci près que, contrairement à la majorité de sa génération, il ne s'est pas trahi et n'a pas cédé aux sirènes du pragmatisme, de l'islamophobie ni de la repentance.

La misanthropie du vieil érudit

Si le propos fait souvent mouche malgré l'outrance du ton, il dérape aussi parfois. L'avatar de Coetzee se joue des cadres moraux au point de friser avec la misanthropie pure. Quand il prend la défense des animaux, on croirait lire du Brigitte Bardot, la maestria stylistique et rhétorique en plus:

" (...) parmi les légumes, les huiles, les fines herbes et les épices s'étalent des morceaux de chair dépecés à peine quelques jours plus tôt sur le corps d'une créature tuée à cet effet, et par des moyens violents. La chair animale ressemble tout à fait à la chair humaine (pourquoi en serait-il autrement?). Donc les yeux de celui qui n'est pas habitué à la cuisine pour carnivores n'infèrent pas automatiquement ( "naturellement") que la chair que l'on montre a été découpée sur une carcasse (d'animal) plutôt que sur un cadavre (humain)."

Et si l'analyse de la terreur pédophile pose de salutaires questions sur les tabous de notre époque - le cinéma, et par là l'art, peut-il représenter le sexe entre adultes et enfants s'il est joué par deux adultes consentants ?- on ne peut décemment souscrire à l'incrimination du féminisme comme vecteur d'une "puritanisation" des esprits. Coetzee a atteint sa cible. Susciter le malaise, le doute. Intervient alors la nécessité du roman comme démonstration de la naissance des idées.

Illisibles d'une traite, les parties pamphlets et romans sont distinctes mais indissociables. Comme les anneaux du tronc d'un arbre centenaire, on part de ce que l'homme adulte choisit de montrer à ce qu'il ressent, à son essence. Et ce veil homme rongé par la maladie que l'on devine derrières les pages pamphlétaires, apparaît à la lumière impitoyable d'une narration à deux voix. D'abord la sienne: il raconte son excitation de se voir servir sur un plateau l'occasion de râler contre ce monde qu'il méprise. Mais la maladie et la vieillesse veillent à le sortir de son autarcie, à le maintenir paradoxalement dans le monde des vivants. Ses mains tremblent, sa vue baisse: il a besoin d'aide pour venir à bout de ce livre, peut-être le dernier.

Dernier virage avant la mort

Apparaît Anya, une voisine aguicheuse et oisive qui se laisse vivre aux côtés d'un beauf qui a le mérite de l'entretenir. Notre vieil écrivain a un coup de foudre, sentiment depuis lontemps oublié auquel il s'accroche, sentant ici le dernier regain de vie avant la mort. Elle sera sa dactylo, son rayon de soleil mais aussi sa contradictrice, elle qui vit en dehors des livres, sans autre ambition que celle de faire fructifier son pouvoir de séduction.

L'une et l'autre racontent cette étrange collaboration, leurs conversations qui font bouger les lignes de ce que chacun nomme ses convictions. De ces échanges et de l'émoi que la jeune femme suscite chez l'écrivain naît un second journal, plus personnel et sensible. Il s'ouvre sur un rêve, parle du père, d'érotisme, de souvenirs de voyages. Coetzee confie ses angoisses, avoue son orgueuil et sa peur de mourir sans laisser de traces. Il prête au personnage d'Anya sa part d'optimisme et d'humilité face à l'immuabilité du monde. De matérialiste et cynique, la jeune femme se révèle blessée et dans un sursaut de moralité s'accorde une seconde chance. Comme si la parabole d'Anya était en fait le message plein de regrets et d'évidence douloureuse que s'adresse Coetzee : trop tard pour changer le monde, il faut vivre avant de mourir.

J.M. Coetzee, Journal d'une année noire, Seuil, octobre 2008.

Mélanie Duwat

Le 25 novembre 2008

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