Décomposition de J Eric Miller



Critique

Note du livre Permis de tuer

Lecteurs

Votre note

Permis de tuer



Pour cette rentrée littéraire, les Editions du Masque présente, dans une traduction de Claro, Décomposition, le très noir roman de J Eric Miller. Avec une écriture aussi crue que précise, l'auteur y dissèque l'existence et les sentiments humains comme on dissèque les cadavres.
 
 
C'est une histoire simple et malade, un conte de fées à rebours affublé d'une méchante gueule de bois : Jack était un salaud, Jack est mort comme il le méritait, la narratrice l'a fourré dans le coffre de sa voiture. A présent, quittant la Floride où tressaille un ouragan furieux, elle roule pleine d'espoir vers Seattle, fonce à tombeau fermé pour retrouver George, le gentil, l'innocent, le pur - celui qui ne la baisait pas très bien en somme, mais qu'elle avait sans doute largué un peu trop vite. Evidemment, les fantômes du passé sont là, sur le bord de la route, assoiffés de souvenirs ; évidemment, ils ne la laisseront pas tranquille. Qui, de la psyché fragile de la jeune femme ou du cadavre dans sa Mustang, se désagrègera le plus vite ?

Sur cette trame simplissime, une ligne droite et quelques révélations assénées comme autant de coups au plexus, J Eric Miller lâche son bolide sans se soucier des feux rouges, un roman d'une crudité et d'une justesse inouïes où les sentiments sont disséqués, désincrustés à grands coups de scalpel : attention, ça va gicler.

Par suite, et tandis que notre jeune femme dévide avec un courage insensé le fil barbelé d'une existence de victime, l'amour moderne est traité comme il le mérite : sous l'angle des désirs forcés et de l'inéluctable désillusion, de la pourriture nécessaire et des contradictions intrinsèques. La mécanique du conte s'emballe, les mots pétaradent, l'horreur se mêle de beauté et c'est le crash assuré, avec tout ce que cette certitude recèle pour le lecteur de compassion et d'excitation malsaine.

On a parlé de miroir à propos de ce livre : un rétroviseur, plutôt, sur lequel l'auteur aurait déjà craché avant de nous laisser la place du mort, et l'angoisse de la destination incertaine. Sa magnifique héroïne, elle, est déjà loin, au pays de Thelma et Louise et du Patrick Bateman d'American Psycho. "Quel pénible voyage vers la clarté", soupire-t-elle dans les dernières pages. "Mais me voici".


Fabrice Colin Le 22 septembre 2008

- Voir toutes les chroniques de la rentrée littéraire

- Le site des éditions du Masque