J Eric Miller




Après un recueil de nouvelles, Animal Rights & pornography,
J Eric Miller revient avec le très impressionnant Décomposition qui suit le parcours d'une jeune femme traversant les Etats-Unis avec le cadavre de son (salaud de) mec dans la voiture. Un roman noir qui propulse illico ce trentenaire au rang des écrivains avec lesquels il va falloir compter. Rencontre. 
 

 

 

Comment vous est venue l'idée de Décomposition ?

Je voulais écrire un livre-miroir dans lequel je puisse me reconnaître. Le problème quand on écrit sur soi-même - et c'est ce que j'essaie d'expliquer à mes étudiants -, c'est qu'on a tendance à le faire à la façon dont les nations forgent leurs propres mythes : en se donnant le beau rôle et en justifiant ses actions. Ce qui conduit, à mon avis, à des résultats superficiels. Dans Décomposition, je me suis efforcé de me concentrer sur mes mauvais côtés, sur la façon dont je m'y suis (mal) pris avec les femmes que j'ai connues. En un sens, Jack incarne mes pires défauts, légèrement exacerbés. D'un autre côté, c'est aussi une sorte de « monsieur tout le monde ». En plaisantant, je me disais que ce livre devait être dédié à toutes les femmes de mon passé qui ont avaient eu la gentillesse de ne pas me tuer et de ne pas me fourrer dans le coffre de leur voiture. Pour écrire ce livre, j'ai dû créer une femme qui, elle, n'hésite pas à le faire, et j'ai dû lui trouver une bonne raison pour ça. Cette raison, c'est la déception, la désillusion. Ce ne sont pas les actes horribles que vous commettez qui ont raison de l'amour : c'est le fait que l'autre découvre peu à peu que vous n'êtes pas cette personne mystérieuse et invincible qu'elle croyait voir en vous.

Parlons des poules : la scène où elles apparaissent est à la fois tragique et hilarante. Vous semblez ressentir quelque chose de particulier pour ces animaux, tout comme votre personnage d'ailleurs. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les poules viennent tout droit de mon subconscient. Dans mon dernier roman, l'une d'elle jouait déjà un rôle important. Ce n'était pas calculé. La poule de Décomposition s'est elle aussi invitée toute seule. Si je m'intéresse tant aux poules, c'est sans doute parce que, dans ce pays, la vie est vraiment dure pour elles. Non que le business de l'agriculture de masse soit spécialement clément avec les cochons ou avec les vaches mais, pour les poules, c'est encore pire. Tous les autres animaux sont protégés par des lois, même si celles-ci sont rarement appliquées, voire jamais. Une poule, elle, a à peu près les mêmes droits qu'une pastèque.
 
A la fin du roman, votre personnage, qui vient de lire le livre de Jack, dit qu'elle n'a appris qu'une chose : « il n'y a pas de magie ». Partagez-vous cette opinion en ce qui concerne les relations humaines ?
 
Absolument. C'est même le principal message du livre. Chacun cherche chez l'autre ce qui n'existe pas : des qualités que nous avons cru discerner, des projections de choses dont nous manquons et que nous désirons, bref, des illusions. Approcher la femme essentielle à travers celle avec laquelle nous vivons, tel devrait être notre objectif. Au lieu de quoi nous pensons qu'il y a chez l'autre quelque chose de si beau et de si profond que cela peut nous guérir - de ce dont nous pensons devoir être guéris. Et forcément, nous sommes déçus. Parce que ça ne fonctionne pas comme ça. Apprendre à connaître une personne, c'est la déconstruire. Le sentiment mystique qui nous a poussé vers elle ne peut suffire à alimenter l'amour, car il est éphémère par essence.

L'ouragan Katrina semble « chasser » votre personnage d'une façon bizarre mais finalement positive, un peu comme s'il lui ordonnait d'avancer. L'idée vous en est-elle venue spontanément au moment des événements ?

La tempête est arrivée alors que je travaillais à la première version de mon texte. Elle m'a parlé instantanément. Enfin, elle a plutôt parlé à mon personnage. La dichotomie mère nature/être humain est rapidement entrée en résonnance avec l'opposition fille/mère que j'exploitais dans le roman.

On dirait que vous avez cessé de bloguer. Que s'est-il passé ?

En fait, je m'y suis remis. Mais bloguer régulièrement demande pas mal d'énergie. L'autre problème c'est qu'en tant que professeur, je me suis rendu compte que mes étudiants visitaient mon blog, et j'ai dû mettre la pédale douce. Après l'arrêt du blog jericmiller, j'ai tenu un autre blog, mais anonyme, qui était très lu et populaire. Ça a été une expérience gratifiante. Maintenant, je suis sur jericmiller2, mais je suis obligé d'être prudent, et je ne suis pas sûr que ça me plaise beaucoup. D'un point de vue purement marketing, je me dois d'être sur le web. Mais comme je me sens censuré par mon statut de professeur, je crois que je ne m'implique pas à fond. Pour ça, le blog anonyme était génial. D'un autre côté, je ne pouvais pas m'en servir pour promouvoir mon travail ou recevoir un retour dessus.

 

Propos recueillis par Fabrice Colin.

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