Glu de Irvine Welsh




Le soleil se levait derrière les barres d'immeubles bétonnées d'en face, éblouissant brutalement leurs visages. Surpris par cet éclat sournois, Davie Galloway laissa presque tomber la table qu'il portait avec peine. Il faisait déjà très chaud dans le nouvel appartement et Davie se sentait comme une plante exotique inconnue qui se fane sous une serre surchauffée. Ces fenêtres, elles sont immenses, elles aspirent le soleil, pensa-t-il en posant la table pour observer la cité en contrebas. Davie se sentait comme un souverain nouvellement couronné qui contemple son empire. Pour sûr, les nouveauxbâtiments étaient impressionnants : ils étincelaient de mille feux quand les rayons se reflétaient sur les petits éclats brillants incrustés dans le revêtement. Lumière, propreté, air et chaleur, c'était de ça qu'on avait besoin. Il se remémora les taudis froids et sombres de Gorgie, couverts de suie et de crasse au fil des générations, à l'époque où la ville méritait pleinement son surnom de «Vieille Chlingante. » Dehors, les rues maussades et étroites regorgeaient de gens fatigués qui traînaient le pas dans le froid mordant de l'hiver. Et une odeur fétide de houblon s'échappait des brasseries, s'insinuait dès qu'on ouvrait les fenêtres et donnait la gerbe si on avait trop picolé au pub la veille. Tout cela avait disparu, et ce n'était pas trop tôt. Bienvenue dans la vraie vie !
Pour Davie Galloway, les grandes fenêtres symbolisaient le succès total de ces nouveaux bâtiments post-taudis. Il pivota vers sa femme qui cirait les plinthes. Pourquoi fallait-il qu'elle cire les plinthes d'un appartement neuf ? Mais Susan était agenouillée, vêtue d'une salopette, et son épais chignon noir tressautait, témoin de son activité frénétique.
- C'est ça le top, dans ces apparts, Susan, lança Davie. Les grandes fenêtres. Qui laissent entrer le soleil, ajouta-t-il avant de jeter un oeil émerveillé à la petite boîte fixée au mur au-dessus de sa tête. Chauffage central pour l'hiver et tout.  Ça, y a pas mieux : un bouton et c'est bon.
Susan se leva lentement, attentive à la crampe qui s'était installée dans sa jambe. En sueur, elle frappa le sol de son pied engourdi et paralysé pour rétablir la circulation. Des perles humides apparaissaient sur son front.
- Il fait trop chaud, se plaignit-elle.
Davie secoua vivement la tête.
- Nan, faut en profiter tant qu'on peut. On est en Écosse, je te rappelle, ça va pas durer.
Il inspira et souleva la table pour reprendre sa lutte féroce en direction de la cuisine. Cette saloperie était difficile à manier : une belle pièce en formica toute neuve dont le poids semblait se déplacer constamment et qui se cassait immanquablement la gueule. Autant se bastonner avec un putain de crocodile, pensa-t-il. Et effectivement, la bête referma la mâchoire sur ses doigts, l'obligeant à les porter à sa bouche tandis que la table tombait sur le sol avec fracas.
- Pu... Purée !
Il ne jurait jamais devant une femme. Au pub, on pouvait se permettre certains trucs, mais pas devant une femme. Sur la pointe des pieds, il s'approcha du berceau installé dans un coin de la pièce. Le bébé dormait encore à poings fermés.
- Je t'avais dit que je te filerais un coup de main avec ce machin, Davie. Si ça continue comme ça, t'auras plus de doigts et on n'aura plus de table.
Elle secoua la tête et porta son attention sur le lit du bébé.
- Ça m'étonne que tu l'aies pas réveillée.
Conscient de sa gêne, Davie lui dit :
- Tu l'aimes pas vraiment, la table, hein ?
Susan Galloway secoua à nouveau la tête. Son regard survola la table de la cuisine et se posa sur le canapé neuf, la table basse neuve, les tapis neufs, tous arrivés comme par magie la veille, alors qu'elle était au travail à la brasserie.
- C'est quoi, le problème? demanda Davie en agitant sa main endolorie.
Il sentait son regard pesant, manifestement soupçonneux. De si grands yeux.
- Où t'as pêché ces trucs, Davie ?
Il ne supportait pas qu'elle lui pose ces questions. Ça gâchait tout, ça les montait l'un contre l'autre. C'était pour eux qu'il faisait tout cela ; pour Susan, pour le bébé, pour le petit gars.
- Pose pas de questions, j'te raconterai pas de conneries.
Il sourit sans pour autant réussir à la regarder droit dans les yeux, aussi frustré de cette répartie qu'elle devait l'être.
Au lieu de ça, il se pencha au-dessus du berceau et embrassa sa fille sur la joue.
En se relevant, il se demanda à voix haute :
- Il est où, Andrew?
Il jeta un bref coup d'oeil vers Susan. Elle se détourna amèrement. Il se cachait à nouveau, il se cachait derrière les gamins. Avec la prudence furtive d'un soldat qui évite les snipers, Davie se dirigea vers le couloir.
- Andrew!
Son fils descendit les escaliers en trombe, figure maigre et pleine de vie, ses cheveux bruns pareils à ceux de Susan mais coupés en brosse ; il suivit Davie jusqu'au salon.
- Le voilà ! lança-t-il gaiement à l'attention de Susan.
Remarquant qu'elle l'ignorait délibérément, il se tourna vers le garçon :
- Tu te plais toujours dans ta nouvelle chambre ?
Andrew leva les yeux vers lui, puis vers Susan.
- J'ai trouvé un livre que j'avais jamais vu avant, leur annonça-t-il.
- C'est bien, fit Susan en s'approchant pour enlever un fil sur le t-shirt à rayures de
l'enfant.
Observant son père, Andrew demanda :
- Quand c'est que je pourrai avoir un vélo, Papa ?
- Bientôt, mon gars, fit Davie dans un sourire.
- T'avais dit que j'en aurais un quand j'irais à l'école.
Son ton était sincère et ses grands yeux noirs fixaient ceux de son père avec un reproche
plus modéré que dans le regard de Susan.
- C'est vrai, mon pote, concéda Davie. Et ça va plus tarder.
Un vélo ? Où est-ce qu'on allait trouver l'argent pour acheter un satané vélo ? pensait Susan Galloway en frissonnant tandis que le soleil d'été, flamboyant et étouffant, brillait sans relâche à travers les fenêtres immense.