Sur la Plage de Chesil de Ian McEwan



Critique

Note du livre Abats amoureux

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Abats amoureux



Ian McEwan l'avait prouvé avec Expiation, il est un spécialiste du tour de force. Aussi a-t-il pris l'habitude, dans ses récits, de tirer de situations banales les plus subtiles analyses de la morale et des vices humains. Sur la Plage de Chesil (qui paraît en France dans le cadre de la rentrée littéraire) est un autre de ces grands romans, qui explore aussi bien l'inconscient des individus que les stigmates sociaux d'une époque.

Sur la Plage de Chesil commence comme un conte de fées : "Ils étaient jeunes, instruits, tous les deux vierges avant leur nuit de noces (…)". Florence et Edward, 22 ans, fraîchement mariés, s'apprêtent à passer leur première nuit d'amour dans un cadre qui se veut idyllique. Qui connaît McEwan se doutera cependant que le couple ne s'en tirera pas avec une coupe de champagne et une partie de jambes en l'air. Ce n'est pas le genre de l'auteur d'épargner ainsi ses personnages en matière de ridicule, de misère, d'humanité tout simplement.

La révolution sexuelle n'a pas eu lieu…

Parce qu'ils vivent en des temps "où parler de ses problèmes sexuels était manifestement impossible", ni Florence ni Edward ne se sentent très à l'aise, face à leur repas préliminaire plutôt cheap, composé notamment de "tranches de rôti de bœuf (…) figées dans une épaisse sauce brune" (ce qui en dit long aussi sur l'histoire de la cuisine anglaise…). Elle, redoute le moment où il lui faudra affronter sa pire crainte : "la perspective d'être touchée "à cet endroit-là" par quelqu'un, fût-ce l'homme qu'elle aimait, lui inspirait la même répulsion que, disons, une opération de l'œil". Pendant ce temps, son puceau de mari n'en peut plus d'attendre, après des mois durant lesquels il a tout juste eu le droit de lui effleurer les seins. Dès les premières pages, les deux époux ne sont pas sur la même longueur d'onde : l'alternance de leurs points de vue, entre l'extrême excitation de l'un et le dégoût profond de l'autre, n'en est que plus cruelle, et partant, plus jouissive.

Pour que l'histoire d'amour tourne à la tragédie, il faudra bien peu. Piégé par son impatience, Edward commet une erreur grotesque (pardonnable pourtant) : devinez. Florence s'enfuit sur la plage. Il s'ensuit une ultime confrontation, durant laquelle s'opèrera un bien étrange renversement. Terrifiée par l'idée du sexe, Florence ira jusqu'à proposer à Edward "de la liberté", qui lui permettrait en fait de satisfaire avec d'autres ses désirs tout en restant son mari. Outré par la proposition, Edward ne trouve rien de mieux que de lui assener comme une menace l'engagement prononcé devant Dieu quelques heures plus tôt : "Je t'appartiendrai corps et âme !". Ainsi le plus réac des deux n'était-il pas celui que l'on pensait...

Beethoven vs Chuck Berry

Les retours en arrière qui ponctuent le récit de la nuit de noces laissent deviner cependant que le malentendu sexuel n'a pas causé seul la rupture du couple. En réalité, tout sépare Florence et Edward, au point qu'ils apparaissent comme de purs opposés. Elle, issue d'une famille d'aristos, est une violoniste qui ne jure que par Beethoven ou Schubert. En tant que musicienne classique, elle entretient une vision excessivement rigoureuse de l'harmonie et de la complétude, apparaissant d'ailleurs comme un avatar de l'artiste entier que les corps répugnent et à qui les oeuvres seules suffisent. A l'inverse, Edward, qui a grandi entre une mère "mentalement dérangée" et un père faiblard, n'a ni la culture ni la subtilité de Florence. Pas loin d'être un branleur, il a choisi l'histoire par commodité, et son projet d'étude sonne comme l'imposture d'un looser : "une série de courtes biographies sur des personnages plus ou moins tombés dans l'oubli après avoir été mêlés à des événements historiques". Au classique il préfère d'ailleurs le rock dont Florence avoue "ne pas supporter la batterie". Autant d'indices qui révèlent que leur relation ne fut jamais aussi parfaite qu'ils voulurent le croire.

En plus de souligner la complexité du sentiment amoureux et du don de soi, l'histoire personnelle d'Edward et de Florence permet aussi de peindre toute une époque, à travers ce qui la représente : la musique, les mœurs sexuelles, la politique, les milieux sociaux. Au moment où Edward et Florence s'insultent sur la plage de Chésil, ce sont aussi deux conceptions du monde qui se crachent l'une sur l'autre : l'une qui ignore la place du corps et consacre l'âme à l'art, l'autre qui se subordine aux besoins physiques, figée dans de vieilles traditions. Coincés dans une époque bâtarde entre les années d'inhibition de l'Angleterre et la révolution culturelle qui doit bientôt libérer les mœurs, Florence et Edward ne se sont pas rencontrés au meilleur moment de l'Histoire, au point d'être incapable de vivre la leur.

Habile anatomiste des âmes, McEwan distille dans l'écriture de Sur la plage de Chesil - dont on apprécie aussi l'élégance - cette lucidité jouissive, qui faisait entre autres la réussite de Samedi. La conscience humaine et ses contradictions (homme/femme, nature/culture, raison/passion, altruisme/egoïsme) sont passées au crible dans ce roman grinçant, où le sarcasme n'empêche pas la tendresse, et dans lequel chaque détail tue, dans tous les sens du terme.

Ian McEwan, Sur la plage de Chesil, Gallimard, 158 pages, septembre 2008.

Céline Le 28 juillet 2008







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