Tribulations d'un précaire de Iain Levison



Critique

Note du livre Iain Levison : travailler plus pour gagner moins

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Iain Levison : travailler plus pour gagner moins



Signe des temps, les livres sur l'environnement professionnel, le travail de bureau, les aléas de l'intérim et le chômage se multiplient (et parfois se ressemblent). Rares cependant, sont ceux qui sont aussi drôles - et surtout aussi lucides - que Les tribulations d'un précaire de Iain Levison (titre original : A Working Stiff's Manifesto). Levison, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, est l'auteur d'un excellent roman noir universitaire, Une canaille et demie, toujours chez l'éditeur Liana Levi, ainsi que d'un autre roman sur le travail, Un petit boulot. Dans ce nouveau roman, en réalité un récit ouvertement autobiographique, l'auteur américain se met en scène et brosse un portrait sans concession du marché de l'emploi aux Etats-Unis.

Apre et réaliste, Les tribulations d'un précaire s'éloignent des molles préoccupations des personnages de Génération X de Douglas Coupland, ou de l'Open Space de Joshua Ferris. Dans ces romans les protagonistes ont encore l'espoir de trouver ou de garder un emploi décent. Mais l'expérience de Iain Levison, elle, tend carrément à prouver qu'un "emploi décent" ne veut plus rien dire de nos jours pour beaucoup d'américains. Pas de "mac job" ici, pas de considérations faciles sur l'absurdité de la hiérarchie, les persiflages de couloir ou la solitude du "photocopieur de fond", non, rien que des boulots de merde, durs, rebutants et souvent mal payés.

La différence entre la plupart des auteurs qui geignent contre la société du travail et les emplois minables qu'ils furent obligés d'accepter pour survivre et Iain Levison, c'est l'investissement proprement physique de l'écrivain. L'auteur fait parti de ceux qui écrivent tout en hésitant jamais à mettrent les mains dans le cambouis. A ce titre, son expérience (extrême) en Alaska, dans l'industrie de la pêche au gros, est édifiante. Horaires aberrantes, poste inadapté, normes de sécurité limites (pour ne pas dire inexistantes), Levison révèle ici ce que l'américain moyen est obligé de faire pour survivre dans un pays où le minimum vital ne permet pas de vivre.

Le tableau a beau être noir, l'humour n'est pas absent pourtant, et le panorama des emplois décrit par l'auteur est souvent plus sarcastique que déprimé (voir l'hilarant passage dédié aux nouveaux comportements générés par internet, ou celui de son embauche dans une poissonnerie). Mais la valeur de ce livre (hormis le fait qu'il est extrêmement bien écrit), tient surtout dans la façon dont l'écrivain élabore un véritable mode d'emploi du salarié précaire. En ce sens, le terme de "manifeste" choisi par l'auteur dans son titre original, n'est pas usurpé ici. Technique commerciale absurde, vol à l'étalage dans les sociétés pour lesquelles il travaille (pratiqué par tous les salariés, lui compris), emplois sous-payés et dangereux, abus de confiance des employeurs : tout est passé au crible de Levison et de son humour très noir. On ne peut s'empêcher d'en rire, même si on rit jaune.

Maxence Grugier Le 21 février 2008