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Demandons l'impossible

Demandons l'impossible : Extrait

Le camarade Krasny, disons-le franchement, n'avait guère de prestance. Petit et rond, il était affligé d'une calvitie précose - de sa chevelure, malgré son jeune âge, moins de vingt-cing ans sans doute, ne subsistait qu'une couronne discontinue. Il manquait de prestance, le camarade Krasny, mais cela ne lui retirait pas une once d'autorité. C'était même l'inverse. Le contraste était si rude entre sa dégaine et son rôle de chef que celui-ci en était souligné. Il n'avait plus de cheveux, Krasny, mais il possédait autre chose : l'absolue certitude de so, éminence, de sa légitimité, une certitude contagieuse. Ce point n'était pas négociable et ne serait pas négocié.

Ils étaient dix étudiants autour de la table sur tréteaux, neuf garçons et une fille, une jolie rousse à la peau nacrée. Sans s'être concertés, les mâles semblaient en uniforme : costume noir, chemise blanche. La jupe orange, très courte, de la demoiselle n'en paraissait que plus éclatante. La pièce, mansardée, était sale, la fenêtre, presque opaque à force de n'avoir jamais été nettoyée, donnait sur des toits couverts de zinc, les murs, jeunes pisseux, s'écaillaientici et là. Par terre traînaient en vrac des livres, des journaux, des brochures. La décoration se résumait à trois éléments . une faucille et un marteau peint au pochoir. Une photographie du président Mao traversant à la nage le fleuve Yang-Tsé. Et une affiche d'A bout de souffle.

Le camarade Krasny, au demeurant, n'appréciait nullement cette dernière.

- Qu'est-ce que c'est que ça ?

Le bras était tendu, l'index pointé, la voix cassante, le regard circulaire. C'est Malebranche qui répondit. Malebranche ne s'appelait pas plus Malebranche que Krasny ne s'appelait Krasny. Jean-Pierre Le Glou, alias Malebranche, futur architecte, était, comme tous les présents, affublé d'un pseudonyme.

- Ben, c'est l'affiche de Godard.

Krasny contemplait avec un mélange d'aversion et de dédain les lèvres pleine et rouges de Jean Seberg.

- Non, c'est pas l'affiche de Godard.

Il se tut, laissant s'installer un silence compact. Et braqua les yeux sur Malebranche.

- Pourquoi c'est pas l'affiche de Godard ?

Malebranche était un grand garçon dégingandé. Sous l'assaut, il demeura pétrifié.

- Pourquoi c'est pas l'affiche de Godard.

La voix avait grimpé d'un ton, devenait pressante. Nul ne savait que dire.

- C'est pas l'affiche de Godard parce que les films de Godard, ça n'est qu'un produit. La signature n'a aucune importance. Arrêtons de nous laisser polluer par l'idéologie de l'art bourgeois, de la création géniale qui serait à elle-même sa propre origine et sa propre fin. Un film de Godard, c'est un produit de la culture décadente qui nous fait le coup de l'élitisme pour masquer sa vulgarité. Allez, à la poubelle de l'Histoire !

D'un geste, il arracha l'affiche, la broya, la réduisit en boule.