Pour l'avoir vécu, puis largement étudié, Hervé Hamon sait que mai 68 inspire aujourd'hui pas mal d'idée reçues. Surtout dans une France qui est loin d'avoir trouver la stabilité sociale rêvée. Faudrait-il un nouveau mai 68 ?
Hervé Hamon : Oui, absolument. Il faut penser que le mouvement de mai 68 a finalement dérangé tout le monde. Ça a dérangé la gauche, la droite, le parti de l'ordre, pour des raisons évidentes. Mais je dirais que ceux qui ont été le plus perturbés par mai 68, c'est davantage la gauche que la droite. Mitterrand a détesté 68, qui venait enrayer sa progression vers le pouvoir. Et celui qui a le plus détesté c'est le PC, qui se considérait comme le légitime propriétaire de la classe ouvrière. La classe ouvrière lui a échappé, pour aller trouver elle-même son mot d'ordre. Finalement tout le monde a un peu détesté ça. Il n'y a pas que Sarkozy qui veut liquider mai 68…
Je pense que la génération militante de 68 a été très peu présente dans le PS. Ce qui est sorti de mai 68, ce n'est pas une force politique nouvelle dont personne ne voulait, mais ça a été un formidable élan dans la vie associative.
Patrick Rotman, avec qui vous avez écrit Génération, ne s'écarte pas de l'essai et du documentaire pour parler de 68. Et vous, auriez-vous encore quelque chose à dire sous cette forme là ?
Nous avons discuté de cela avec Patrick. Pour tout vous dire, nous avons presque partagé le terrain. Lui a fait l'essai, moi le roman.
J'étais très d'accord avec son idée de faire un mai 68 dans le monde. Il est bien de prendre du champ, du recul, très important de montrer que ce n'était pas des années si sereines et si heureuses. Le mouvement social en France – qui un monde en paix, privilégié – est quand même un épisode joyeux, ce que j'ai voulu montrer. Mais on ne peut pas en dire autant des pays de l'est. En Pologne le PC a lancé une vraie chasse au Juifs, il y a eu Mexico, l'assassinat de Martin Luther King ou de Bob Kennedy, évidemment l'offensive du Têt au Vietnam. Je trouve très bien que le film de Patrick mette cela en perspective. On me demande souvent si j'ai la nostalgie de cette époque là : les images reçues des années 60, le yéyé et tout ça. Je peux avoir la nostalgie d'être jeune, mais pour rien au monde je n'aimerai revivre dans le monde des années 60 ! Je ne peux pas avoir la nostalgie de la guerre du Vietnam !
Je trouve cependant le film de Patrick un peu sombre sur la fin, (lire l'article sur 68 de Patrick Rotman lorsqu'il dit qu'on est sortis de 68 avec une gueule de bois, je ne suis pas d'accord avec lui pour la France. Parce que les années qui ont suivi ont pas mal tangué, il y a eu beaucoup d'innovations sociales. Ça a bougé, l'entreprise s'est transformée, comme l'école, l'université, la médecine. J'ai trouvé sa chute un peu morose. Mais pour le reste, je suis complètement d'accord.
Cet anniversaire de mai 68 permet donc bien d'apporter des éclairages nouveaux sur l'événement. Qu'est-ce qui vous dérange, alors ?
C'est surtout la polémique, parce qu'elle se nourrit des idées reçues. J'ai rencontré l'autre jour un jeune homme dans un débat, qui disait que notre génération s'est gobergée, et qu'elle a écrasé la sienne. D'abord je ne vois pas ce que veut dire "votre génération". C'est comme si je m'adressais à la génération de mon père en lui disant "vous avez fait Vichy, vous avez été collabos, antisémites…", alors que mon père était dans un camp en Allemagne, dont il aurait pu ne jamais revenir. Une génération n'est pas un tout. C'est un truc de la droite aujourd'hui de dresser les générations les unes contre les autres, et de se servir de cette fracture générationnelle comme d'un argument qui expliquerait les difficultés. Alors que pas du tout. Je me sens très solidaire des jeunes, qui rencontrent beaucoup de difficultés également.
Sinon, il y a un travail de mémoire à faire dans ce pays. J'ai été frappé par l'idée "on va liquider mai 68" émise par Sarkozy dans son discours. Lui la considère comme une époque sans valeur, sans référence et sans morale. Alors que pour moi 68 est un mouvement profondément éthique. 68 est le moment où on va parler de sexe, où on va reconnaître le droit à la différence, et un droit à l'expression pour les homosexuels. La reconnaissance de cette forte minorité, de son droit à exister, n'est quand même pas une anecdote dans l'histoire de notre pays.
Finalement, quel sens donner au titre Demandons l'impossible ? L'impossible s'est-il réalisé, ou la révolution de 68 a-t-elle révélé que certaines barrières demeurent infranchissables ?
L'impossible s'est partiellement réalisé. Je reprends une phrase de Cohn-Bendit : il dit que nous avons gagné culturellement et socialement, et dieu merci nous avons perdu politiquement. Dieu merci nos fantasmes révolutionnaires n'ont pas abouti, ç'aurait été con et dangereux. Cela dit, nous avons réussi à transformer profondément cette société. Cette transformation est loin d'être achevée, il y encore au moins autant de travail à venir.
Chaque fois que je réalise une enquête, comme sur le monde des médecins et de l'hôpital, et que je vois les questions et les problèmes qui sont posés, je me dis qu'il reste toute la place pour faire des nouveaux 68... Il y a eu à mon époque un grand mélange de choses géniales et de choses débiles, comme dans tout mouvement social, d'ailleurs.
Selon vous, un autre mai 68 serait donc encore possible ?
Pas dans les mêmes termes politiques, et bien heureusement. Mais je pense qu'il y a aujourd'hui une grande aspiration des jeunes, mais aussi des gens qui bossent, à retrouver la parole. Il y a aujourd'hui l'idée que le discours est confisqué par les technocrates qui dirigent l'état, les dirigeants nationaux qui dirigent les partis politiques, et qui ont oublié qu'ils sont des mandataires. C'est ce qui est très fortement sorti pendant les épisodes liés au CPE. Je pense qu'il y a beaucoup de frémissements de ce genre. Au fond les questions que nous nous posions, à savoir qui représente qui, reste une question pertinente.
Aujourd'hui il reste 1000 raisons d'être indigné : le niveau a monté mais pas pour tout le monde, les laissés-pour-compte sont encore plus largués, on a fait des banlieues des ghettos, alors que les banlieues étaient autrefois populaires, structurées, et avaient une culture communiste et associative. Les conditions sont réunies, non pas pour un mai 68 car je ne pense pas que l'histoire se répète, mais pour des protestations d'initiatives populaires. Ça, je le crois tout à fait.
Propos recueillis par Céline Ngi
Illus 1 : France high school students protest, avril 2008, © Michel Euler/AP/SIPA
Illus 2 : Génération, Patrick Rotman et Hervé Hamon, Point Seuil, 1998
Illus 3 : Photo tirée de Prague l'été des tanks, édité par Tchou, 1968
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