Mai 68, 40 ans plus tard : l'occasion pour beaucoup d'auteurs de se replonger dans ses événements. Parmi eux, Hervé Hamon apparaît comme l'un des plus originaux : il a choisi d'écrire non pas un essai, mais un roman-feuilleton, Demandons l'impossible. Les historiens ont assez décortiqué Mai 68 : place à la fiction.
Hervé Hamon : Il ne s'agit pas bien sûr de se moquer de mai 68, mais j'ai déjà assez donné dans l'enquête sérieuse, il y a vingt ans avec Patrick Rotman. Et pour tout vous dire les anniversaires, les commémorations, ce n'est pas vraiment mon truc. On va se taper des polémiques un peu saumâtres, entre les jeunes revanchards, les vieux revanchards, les anciens combattants. Il y a encore cette droite qui au fond a eu tellement peur en mai 68 qu'elle court toujours, et continue à poursuivre ces événements d'une sorte de haine implacable. En France on a un problème avec l'Histoire, on arrive pas à se mettre à jour sur Vichy, sur la Guerre d'Algérie, sur beaucoup d'autres sujets. Hors, 68 n'est absolument pas une guerre. C'est la plus grande grève de l'histoire de France, c'est un mouvement de jeunesse inventif et formidable, qui ne donne aucune raison de s'entretuer. Je voulais donc écrire un roman plus léger, passer par la fiction. D'autre part, le monde a tellement changé depuis que c'est devenu d'une certaine manière inracontable.
La fiction était donc le meilleur moyen de raconter ce que mai 68 a d'irracontable ?
Bien sûr. Comment parler aujourd'hui d'un temps où le PC était la première force à gauche ? Finalement, je voulais faire quelque chose à la Goodbye Lenine : ce scénario réussissait, sur le ton de la comédie, avec beaucoup de gentillesse aussi, à raconter aux jeunes Allemands de l'Europe de l'Ouest ce qu'avait pu être la vie de l'autre côté du mur de Berlin. On a eu un problème du même ordre, un problème de communication entre génération. Le roman pouvait le mieux dégager cette sorte d'atmosphère. Et j'ai choisi le roman-feuilleton car je voulais un texte populaire, pas compliqué à lire bien que documenté, et plus complexe qu'il n'y paraît, avec beaucoup de dialogues et beaucoup de vie.
On a l'impression que vous parlez avec davantage de tendresse que de dérision de la famille Duvergnon, cette famille moyenne dont vous retracez le parcours : est-ce voulu ?
Complètement. J'aurais pu prendre une famille d'épouvantables bourgeois extrêmement réac, et puis à côté, des jeunes gens qui vont se battre pour Papa-Maman. Mais je ne voulais pas faire un roman où il y ait des bons et des méchants. Ce qui est intéressant en 68, c'est justement que les questions qui sortent à ce moment-là vont traverser tout le monde. J'ai donc choisi une famille moyenne, où tout le monde s'aime bien même si chacun a des opinions diverses. Croyant et non croyant, communiste et pas communiste.
Cette famille va imploser sous la forme de l'événement. Je voulais montrer comment les événements de mai 68 ont pu atteindre l'intimité de chacun : rapport homme-femme, rapport parent-enfant, médecin-malade, prêtre-ouaille. Tout cela représente la partie moderne de mai 68 qui continue à nous intéresser. Sinon, 68 ce n'est plus qu'un objet d'histoire qu'il faut travailler de façon universitaire, avec distance, méthode, et toutes les précautions d'usage.
Votre héroïne, Mélina, lutte du côté des féministes. La meilleure condition des femmes est-elle selon vous l'un des principaux acquis de mai 68 ?
Ce n'est pas un acquis dans le sens où il y a toujours quelque chose à faire. Mais en 68, peu de femmes travaillaient. La pilule était tout juste autorisée, l'IVG ne l'était pas, les femmes n'étaient majeures qu'à 21 ans. La société de 68 était une société bloquée, et c'est pourquoi il y a eu cette grande convulsion française. Mais je pense que ce sont incontestablement les femmes qui avaient le plus de raison de s'émanciper. Les françaises n'ont pas développé comme les américaines ou les allemandes un féminisme "standard". Elles ont bien sûr revendiqué des libertés légitimes, mais elles ont, en plus, interpellé les hommes sur leur rapport au pouvoir, sur leur façon de faire de la politique, sur la hiérarchie de la société. Par exemple, il y a eu un geste inaugural du MLF que j'ai repris dans mon roman : les femmes sont allées en délégation déposer une gerbe pour la femme du soldat inconnu. C'est très typique de l'époque et je trouve ça formidable.
Vous parlez souvent de mai 68 comme d'une grande fête. Est-ce ainsi que vous l'avez vécu ?
A l'époque, j'étais étudiant. Je n'ai pas beaucoup aimé les barricades. On a du mal à imaginer aujourd'hui à quel point c'était violent. Mais dans le fond, personne ne voulait "ni tuer ni mourir". Ça restait une sorte de parodie révolutionnaire. Personne ne cherchait à faire la révolution au sens vrai, à mener une guerre civile juste pour prendre le pouvoir.
J'ai aimé ce côté libre, libertaire, festif, de mai 68. Ce que disent les gens qui ont vécu cette grève, c'est : on se parlait. A l'époque dans le monde du travail c'était vraiment "ferme ta gueule et bosse". Du côté des étudiants, l'université était quand même relativement empesté, archaïque et morose. Mai 68 est arrivé là-dessus. Les slogans que j'ai adoré étaient "aimons-nous les uns sur les autres" (quand même plus marrant que Ségolène Royal), ou "Ne me libère pas je m'en charge". Il y avait l'idée que militer, ce n'est pas être un bon petit soldat. Militer c'est inventer ses propres mots d'ordre, c'est exprimer une solidarité collective tout en ayant droit à l'intérieur du collectif sa singularité.
Il y a quand même l'un de vos personnages, Antoine, qui est extrémiste, et de son point de vue Mai 68 n'est pas un truc marrant…
Son parcours est minoritaire parce que sectaire. Il y a eu en 68 d'autres mouvements gauchistes plutôt marrants et plutôt ouverts, qui au fond auraient voulu réhabiliter l'idée révolutionnaire. Les plus sectaires ont voulu voir dans la révolution culturelle chinoise une sorte de protestation des masses contre la bureaucratie. Je ne l'ai jamais pensé. C'était une fiction pure, car la révolution culturelle chinoise a été un massacre. J'ai voulu souligner le caractère délirant et sectaire de ce comportement. Ce n'est pas parce qu'on parle de mai 68 qu'on doit être "acritique". J'ai voulu y mettre un peu d'ironie.
A propos de ces sectaires, que pensez-vous de ceux qui ont fini par retourner leur veste, comme votre personnage nommé Krasny ?
Je ne pense pas qu'il y en ait tant que ça, contrairement à ce que l'on dit. Avec ce personnage maoïste qui finit par devenir le rédacteur des discours de Sarkozy, j'ai juste voulu m'amuser. C'était juste une pirouette amusante, pas une véritable allusion. Finalement, les militants de 68 ont peu investi dans le monde politique par la suite. On pourrait presque le leur reprocher. Ils ont plutôt investi dans la vie civile : ils sont devenus médecins, infirmières, instituteurs, et c'est là qu'ils ont fait des choses. En revanche, on ne les a pas beaucoup vu au PS, ni dans les partis de droite, même si on peut en trouver trois ou quatre. Même quelqu'un comme Kouchner, qui est aujourd'hui ministre Sarkozy, je ne dirais pas que c'était un vrai soixante-huitard, parce qu'il était déjà plus vieux à ce moment-là, déjà sur le Biafra.
Propos recueillis par Céline Ngi
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