Je ne suis toujours pas un grand fan des "Beaux-Livres", mais il m'arrive (comme beaucoup) d'avoir dans ce domaine des coups de coeur dont ce
Journal modeste fait partie.
Constitué d'un long entretien entre le peintre et dessinateur sétois
Hervé Di Rosa et un journaliste spécialisé (aux questions plus que pertinentes), ce
Journal Modeste reprend un certain nombre de dessins tirés des cahiers de Di Rosa, évoluant entre différents styles et différentes intentions.
Le Nouveau Monde pour inspiration

A côté de son oeuvre qu'on peut considérer comme principale, bien que cela ne veuille pas dire grand chose, le peintre, ancien membre du mouvement Figuration Libre dans les années 1980 (Combas, Lamarche-Vadel) et créateur du Musée International des Arts Modestes, a gardé à portée de main de grands cahiers qu'il a assujettis, en journal intime, carnets de voyage, ou de croquis, bloc-notes, polaroïd picturo-littéraire à sa "créativité domestique". Les dessins qui figurent dans ce livre sont tout bonnement suprenants et splendides, influencés par les séjours américains (l'auteur vit à Miami sur la période) ou mexicains, par le "bas" des cultures populaires (les pulps mexicains, les comics US), les croquis de Di Rosa ont parfois des allures de cartoons majestueux, de pense-bête ou de visions figées pour d'autres illustrations. Leur beauté repose parfois sur leur style, leurs couleurs ou leur caractère inachevé. Dans tous les cas, comme sous l'effet de petits poèmes en prose-torpille, on est fasciné par cette auto-organisation de la mémoire qui se met en place devant nous.
Déconstruction, reconstruction. Tout au service de son imagination
L'artiste accumule des cinèmes, des images mentales qui, par delà, l'intérêt individuel qu'ils présentent (les textes d'accompagnement les mettent joliment en valeur) donnent une sorte de traçabilité génétique et une porte ouverte sur la construction culturelle de l'auteur. Di Rosa dessine des avions, des bateaux, des catcheurs, annote une carte routière, reprend des dessins piquées (qui sait ?) dans le programme télé ou un prospectus. Il déconstruit un tantinet ou pas, assemble, déforme, enjolive, colorie ou pas, et nous ramène à la construction de notre propre imaginaire. Comment digèrons-nous le monde pour arrêter notre propre système culturel ? Comment ingérons-nous le monde pour nous le représenter ? Qu'en retenons-nous pour le rendre supportable, intéressant, digne d'intérêt ? Comment ce monde et sa multitude de messages-images nous constitue-t-il en tant que sujet ?
La création : des desseins identiques
Le
Journal Modeste de Di Rosa est un pont entre la ligne et le mot, un texte signe qui est en prise directe avec la mise en place d'une imagination. On peut évidemment faire un lien direct avec ce qui nous intéresse si souvent ici : la façon dont s'organise la création littéraire (ce qu'on appelle l'imagination). Le
Journal Modeste en est un bon aperçu, signe que livre et peinture (ou que leurs auteurs du moins) ont des... points communs. Ce ne sont que des assemblages de souvenirs mis bout à bout pour faire sens. Ce n'est pas faire grand cas du travail créatif que de le réduire à ça mais cela n'en reste pas moins vrai malgré tout ce qu'on raconte :
1. extrayez la matière sèche d'après ce que vous avez vécu et dont vous voulez bien vous souvenir
2. composez à partir de ce qui vous reste un patchwork qui vous paraisse le plus solide et rationnel possible.
3. Ayez en tête que le point 2 constitue 95% du boulot.
Cette théorie flaubertienne pour les nuls (il faudrait rajouter un 1bis - n'hésitez pas à aller vérifier vos souvenirs dans une doc bien fournie) peut évidemment être contestée, mais tient la route pour examiner les 9/10ème des oeuvres.
Pour en revenir à Di Rosa, ce
Journal Modeste nous laisse au meilleur moment : la fin du point 1, cet endroit où la matière n'est encore qu'imagination pure, couleur, enthousiasme, esquisse, projet sans prétention. C'est souvent à cet endroit que la concentration d'émotions est la plus forte. C'est souvent à cet endroit que l'auteur a le plus de plaisir (les emmerdes viendront ensuite). Pour une fois (et on y est jamais dans le roman), on nous permet d'y être et de prendre notre (petit) pied avec lui. Profitons-en.
Myosotis