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La Reine Isabel chantait des chansons d'amour

La Reine Isabel chantait des chansons d'amour : Extrait

Les accords de la chanson mexicaine précédant celle qu'il veut écouter viennent de s'éteindre et, tandis que l'aiguille névralgique du tourne-disque commence à se traîner dans le no man's land, ces sillons de sable stériles qui séparent les mélodies, cette illustre canaille de Vieux Fioca, veste à petits carreaux verts et pantalon marengo dix centimètres au-dessous du nombril - miracle stupéfiant d'équilibrisme du bassin - tout tremblant encore de sa biture de la veille et transparent à force d'être pâle, remplit son troisième verre de gros rouge, appuyé comme un spectre au zinc de la seule gargote ouverte de si bonne heure le dimanche - jour du Seigneur comme le lui rappellent, dehors, remplis de piété et à pleine voix, les évangélistes matinaux de la Compagnie - jour où sans devoir aller à la mine il s'est levé à sa putain d'heure habituelle, en pleine nuit, sentant dans sa gorge l'érosion croissante d'une gueule de bois - les salines d'Atacama peuvent s'aligner, mon pote - qui l'a fait sortir des navires (non sans avoir frappé en vain à la porte des cabines occupées par ses copains de virée) pour une tournée fantasmatique à travers les rues du campement - encore désertes à cette heure et couvertes d'une fétide brume de poussière ; et en ce début de matinée, quand ce maudit soleil du désert pique comme seul peut piquer ce maudit soleil du désert, le Bolivien du Copacabana avait daigné ouvrir ses portes et lui confier jusqu'à jeudi, sans faute mon vieux, tu me connais, cet urgentissime litron de Sonrisa de León qu'il vient de poser à moitié vide sur le zinc graisseux du bistrot, s'accoudant et s'installant non pour mieux écouter mais pour mieux savourer - on est sentimental ou pas - cette ranchera qu'il aime tant, l'avant-dernière de la face A du trente trois tours qu'il a eu un mal de chien à faire mettre à ce pouilleux altiplanique de merde, trente trois tours à la magnifique pochette multicolore qu'il faucherait sans remords, une nuit de cuite, à ce même Bolivien de mes deux qui l'a affichée dans sa cabine de vieux solitaire (de vieux plaqué et amateur de branlette, comme disent dans les gargotes à poivrots pour l'emmerder et essayer de le mettre en colère les poivrots mariés, mais cocus à ne pas pouvoir passer sous les portes, leur rétorque-t-il, incisif); elle est placée à côté de la photo de Miguel Aceves Mejía à cheval, au milieu d'un véritable catalogue de filles à poil libidineusement découpées dans des revues spécialisées qui couvrent les murs de sa cambuse, mais à une place de choix, bien sûr, entre ses deux chouchous : la rousse perverse offrant l'exubérance de ses mamelles sur un plateau d'argent et la superbe brune protubérante agenouillée béatement, une coiffe immaculée de Mère Supérieure pour tout vêtement. C'est que Miguel Aceves Mejía ou Miguel Aveces Gemía comme l'appellent, en un jeu de mots aussi affectueux qu'innocent, les culs-terreux des navires, est un de ses chanteurs mexicains préférés, surtout dans cette chanson pleine d'émotion qui commence à lui alléluyer le cœur avec entrée exultante des violons et trompettes à pleins tubes, accompagnés par les inimitables accords de guitare des mariachis et du vibrato rauque et bourdonnant du guitarron, véritable armoire qu'enlace et caresse sûrement un mariachi trapu et bedonnant, grosses moustaches à la Pancho Villa et grain de beauté verruqueux sculpté sur son visage rond d'idole aztèque, celui-là même peut-être qui, à cet instant précis, éperonne vigoureusement Miguel en lui disant : « vas-y Miguel, attaque-nous ça comme tu sais le faire » et Miguel, pas feignant pour deux sous, en mec qui en a, bordel, attaque comme lui seul sait le faire et pousse un long cri de stentor, vibrant, modulé, un hurlement qui résonne dans la pièce vide comme si on châtrait le bonhomme de sang-froid, mon pote, ou comme si une main de femme, chaude, impatiente, vachement expansive la nana - oui, mon salaud, ça existe, c'est le Vieux Fioca qui te le dit - lui pressait voluptueusement un rouston ou les deux à la fois; un joli cri qui a le don de le transporter dans les vignes du Seigneur, lui fait dresser les cheveux sur la tête, lui donne la chair de poule, allume comme par magie une autre cigarette fripée et, miracle quotidien, amène jusqu'à sa main, telle la sainte coupe originelle, le verre dégueulasse, couvert de taches graisseuses et de chiures de mouches qu'il se jette derrière la cravate d'un mouvement impeccable, olympien, le vin coulant par transparence derrière la peau violacée de son gosier flasque et tremblotant; il se l'envoie jusqu'à la dernière goutte, jusqu'à voir le Bon Dieu, jusqu'au fin fond des tripes et, tout émoustillé, résolu, lyrique, mastiquant avec délice l'arrière goût abject du tord-boyaux qui le fait souffler comme une carne - ramolli comme un vieux chewing-gum, l'animal - il imagine Miguel, drapé dans son poncho sous un balcon, la nuit, dédiant la plus belle de ses sérénades à une jeune fille en chemise de nuit qui prend des airs de sainte nitouche mais se retient pour ne pas mouiller sa culotte tellement ça la démange, la mignonne, dissimulée derrière les rideaux éclairés par la lune du grand balcon colonial; ou bien il l'imagine chantant et caracolant sur son bourrin fougueux - campé sur fond de vertes collines de carte postale, son image équestre se reflétant dans le miroir idyllique d'une rivière -en route pour la Feria de las Flores où ils chantent tous invariablement ; il lui semble le voir, son chapeau joyeusement rejeté sur le dos, laissant bien en vue - et comme il a raison - sa superbe mèche blanche, fiente tombée de la providence même, tel qu'il a pu le voir Dieu sait combien de fois dans ces chouettes films mexicains qui battent les records d'entrées dans les salpêtrières et qu'il ne rate à aucun prix, qu'aucun putain de cataclysme de ce monde ou d'ailleurs ne lui ferait rater car, homme du Sud comme la plupart des vieux mineurs, ces jolis films pleins de chansons, de chevaux blancs vachement fortiches et de paysages champêtres lui rappellent sa lointaine terre natale, le Sud bien-aimé de ses nostalgies, encore plus vert dans sa mémoire, qu'il a quitté presque gamin, morveux qui bandait tout juste, pour se faire embaucher dans ce désert inconnu et paumé pensant y travailler juste quelque temps mais y travailler dur, ça oui, à se casser les reins pour faire saigner la mine, comme on dit par ici, et après revenir chez lui, la valise pleine de costumes croisés, une Longines comac tictaquant discrètement dans son gousset - au bout d'une grosse chaîne en or - et le portefeuille pur cuir bourré de billets de toutes les tailles et de toutes les couleurs ; et voilà plus de quarante ans qu'il est dans ce putain de désert, quarante-deux ans et onze mois, mon pote, pour être plus précis, bordel de merde, rêvant encore de tomber, au détour d'une butte pelée, sur la Ville dorée des Césars, espérant toujours, sacrée tête de mule, voir tomber la manne sur ce foutu désert de merde qu'il n'aurait jamais osé imaginer même dans ses rêves les plus arides, plus de quarante ans, mon p'tit vieux, qu'est-ce que tu en dis, sans voir un seul minable peuplier, sans sentir dans ses narines le parfum douceâtre de la bouse de vache fumante, sans entendre le hennissement d'un étalon sauf dans ces soi-disant prairies sur l'écran usé du ciné quand passe un film mexicain ; c'est pourquoi chaque fois qu'il voit au programme ces superbes affiches pleines de ponchos multicolores, de grands chapeaux, de guitares et de coqs flamboyants qui remontent le moral en berne des vieux comme un bon verre de vin, il ne se gêne pas pour se taper les quatre séances du seul jour de représentation - première et deuxième matinées, soirée et nocturne - toujours avec une des fidèles putains des navires - ses seules relations dans le désert - et plus particulièrement avec la petite Reine de son cœur, la plus tendre et la plus sentimentale de toutes, celle qui rit le plus et s'amuse sans fin aux aventures des inimitables Chicote et Mantequilla, celle qui mouille le plus de mouchoirs aux vicissitudes de cette malheureuse Sara García et - comme elle chante, elle aussi, des rancheras - celle qui apprécie le mieux le contrepoint vocal entre le héros et la jeune fille du film, sa « petite Reine de Cœur », qu'il l'appelle et dont, tout comme Le Grand Plouc, l'Homme de Fer, Cheval Indien et pas mal de vieux (même l'Astronaute, dit-on) il est complètement et sénilement amoureux (entiché, mordu, toqué, accro, coiffé, fana, marteau) et, en plus, complètement taré ce pauvre Fioquita comme lui balance, sarcastiquement contrit, le Poète Artimon ; ou bien au pire, quand les filles ont un coup de cafard et que, même avec une grue on n'arrive pas à les tirer de leurs coins à photos et à lettres de famille, ou qu'elles ont tout simplement pris une cuite ou que le film passe un jour de paye et qu'elles ne peuvent pas sortir parce que, ce jour-là « il faut y aller sec sur la danse du ventre, mon p'tit Fioquita », il s'enferme dans un ciné avec un de ses copains qui, bien que vivant dans le Nord depuis des années, est encore assez plouc pour rentrer tout content dans la salle, le chapeau de paille enfoncé jusqu'aux oreilles, et grogner de plaisir devant le trot alangui d'une capricieuse jument alezane, sans même regarder la longue jambe, parfois technicolorement rosée, de la belle amazone qui la monte, celle-là même peut-être qui, dans une scène d'un autre film (il en a vu tellement, nom de nom) envoie sur les roses ce pauvre Miguelito désespéré (piqué le con parce que cette conne l'a regardé comme une merde, comme dirait ce malembouché de Caboche Fêlée en racontant le film à une table de cantine) et avec toute la tendresse débordant de son petit cœur ranchero il lui dédie cette chanson qu'à l'instant, une incomparable voix de piaf commence à chanter dans les haut-parleurs poussiéreux du Copacabana ; c'est Elle, une des créations les plus inspirées de José Alfredo Jiménez, dont les premiers vers, passionnés à mort, lui font remplir de nouveau son godet bon marché et - pointe de masochisme indispensable pour cuver ce vin solitaire - plonger tête baissée dans les tonneaux verdâtres de sa mémoire à la recherche d'un souvenir d'amour qui pourrait ressembler aux paroles qui l'attendrissent et le transportent mais, même s'il feuillette lentement les pages aux portraits jaunis de ses albums tachés de vin, il n'arrive pas à trouver le visage précis d'une nana qu'il aurait suppliée d'une manière aussi pathétique car, tout au long de sa vie bien arrosée, si plus d'une femme n'a ouvert la bouche que pour lui dire je ne t'aime plus, sa douleur, son dépit de putassier impénitent ne sont jamais arrivés au point de lui faire croire que sa vie se perdait dans un abîme profond et noir comme le répète dramatiquement cette chanson mélancolique, jamais jusqu'à présent, à cet instant précis où, tandis que les mariachis continuent de chanter et que sa main sans force tient encore le verre poisseux, le Vieux Fioca sent que sa salope de vie commence à se perdre dans un abîme aussi profond et noir que sa mauvaise étoile, quand ce connard de Poète Artimon, après avoir passé sa tête triangulaire de hibou par l'une des vitres cassées de la fenêtre, entre dans la cantine, sombre et discret - portant son petit costume noir des défilés dominicaux - et, après s'être envoyé d'un trait tout le fond de la bouteille, le regarde fixement, sans ciller, avec une perspicacité inquiète, essayant de deviner si oui ou non le Vieux Fioca connaît la nouvelle, lui met la main sur l'épaule et, doctoral comme toujours mais sans employer ses habituelles circonlocutions (tu tournes en rond comme un chien qui se mord la queue, lui reproche constamment Nuit d'Enfer) dit d'une voix rauque :

- La Reine Isabel est morte.

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