Henry Quinson




Henry Quinson était un jeune trader brillant, jusqu'au jour où il s'est réveillé avec une certitude absolue : celle de vouloir démissioner pour se consacrer à Dieu. De l'effervescence des salles de marché aux couloirs silencieux du monastère, la transition est rude. Bientôt, Frère Henry fonde dans une cité de Marseille une communauté religieuse chargé de venir en aide aux habitants - d'où le titre de son livre-témoignage : Moine des cités. Henry Quinson revient pour Fluctuat sur son parcours atypique, sur l'importance de la foi et sur ce fléau qu'est l'argent...

 
Vous étiez un trader talentueux au salaire faramineux. Un matin, vous vous dîtes : « Je dois démissioner ». C'est un peu radical comme choix, non ?
Cette démission peut paraître brutale, mais elle est l'aboutissement d'un certain nombre d'années de réflexion. Ce matin-là, je débarque dans le bureau de mon patron. Peu de temps avant, j'avais négocié 30% d'augmentation de mon salaire fixe plus une très, très grosse prime. Il était donc surpris. En fait, je me suis dit quelque chose comme : « je peux choisir ma vie. Je ne suis pas obligé de refaire le parcours de mon père qui était lui banquier ». Au contact de personnes et de lectures, je découvrais que dans le bouddhisme, dans le christianisme ou d'autres traditions, certains avaient fait des choix de vie radicaux. Jusqu'à présent je ne me sentais pas concerné par ce genre de choix.

On me demande : pourquoi aller retourner des fromages quand on a fait de belles études ?

Qu'est-ce qui vous a poussé à franchir le pas ?
Après avoir terminé mes études de sciences éco, j'ai fait Science Po Paris puis je suis entré à la banque. Le but était d'être bon dans mon travail. Paradoxalement, c'est parce que j'ai eu des offres d'emploi ailleurs de plus en plus mirobolantes - notamment celle d'une banque américaine, Merryl Lynch - que je me suis demandé ce que je voulais vraiment faire. J'avais découvert entretemps un monastère, l'abbaye de Tamié en Savoie, et ayant fait une retraite d'une semaine dans ce monastère, je suis arrivé à la décision de démissionner. La décision était aussi étonnante pour les autres que pour moi, puisque je passais de la gestion d'un portefeuille de 15 milliards de dollars, connecté à la planète, l'Asie le matin, New York l'après -midi, à un monastère où l'on fait sept prières par jour, dans un milieu rural : là, je retourne des fromages au fond d'une cave et j'ai le temps de réfléchir. Certains me demandent : pourquoi aller retourner des fromages au fin fond des Vosges quand on a fait de belles études ? C'est une bonne question.

Comment fait-on pour passer d'un rythme de vie intense - beaucoup d'activité et beaucoup de revenus - à une vie... de moine ?

Après des activités professionnelles assez intenses, c'était logique pour moi de prendre un temps de silence et de retrait. Ma décision est un peu caricaturale : je passe d'un très gros salaire à quasiment rien. Mais justement, je me suis dit qu'au lieu de parler des pauvres et de la pauvreté il valait peut-être mieux aller habiter dans certains endroits où les gens n'avaient pas forcément choisi de vivre, de partager leur vie : cela n'empêche pas de prier. Beaucoup de gens font ce genre de choix, mais dans des proportions plus mesurées. Beaucoup de traders sont devenus par exemple patrons de restaurants, enseignants, pour privilégier les relations avec les gens. Mais mon itinéraire est constitué de virages importants qui sont plus facilement repérables.

Souffriez-vous d'exercer un métier où tout est basé sur l'argent ?
Ce n'est pas tant le fait de manipuler ou de gagner beaucoup d'argent. Il se trouve qu'avec la fiscalité française une partie de votre argent va être redistribué, et puis rien ne vous interdit d'être généreux. Plus fondamentalement dans mon cas, ce qui commençait à me fatiguer c'était d'accorder la priorité parfois presque exclusive au travail. De faire des journées très longues et très stressantes. C'était une carrière assez absorbante, et qui ne me laissait plus assez de temps pour le silence. C'est un univers où l'on parle beaucoup pour mener des opérations, et on ne parle que d'une seule chose : du cours du dollars ! C'est un monde qui peut paraître bavard et qui en fait est assez muet. Le monde du libre-échange ne garantit absolument pas l'échange profond.

Difficile de prier dans ces conditions...
J'avais tenté certaines choses : j'avais trouvé des numéros de téléphone où il y avait des prières quotidiennes, ce qui me permettait d'être au téléphone à l'heure des repas de midi notamment. Et si on me demandait, je répondais : désolé je suis avec un client ! Cela montre bien à quel point cet univers n'est pas réceptif à la religion. Contrairement à certains pays musulmans où l'on peut se dire qu'il y a cinq prières par jour et s'arrêter de travailler. Dans notre société sécularisé il n'y a pas ces repères-là. Au nom de la laïcité, il y a un dieu qui s'impose, c'est l'argent. Tout doit être rentabilisé.

L'actualité de la crise a contribué à rendre négative l'image du trader. Le trader aujourd'hui est-il immoral par essence ?

Notre attachement maladif à l'argent nous fait du tort.

Vivre avec comme objectif d'être le plus cupide possible - il paraît que c'est cela qui va sauver l'Amérique - premièrement ça ne marche pas, la preuve avec la crise, et deuxièmement notre attachement maladif à l'argent nous fait du tort. S'il y a un Dieu, ce Dieu est amour, et la vie consiste à vivre cet amour fraternel qui ne fait pas de différence entre les genres. Ce qui est important est de soulager la souffrance, de travailler contre la misère de permettre aux gens d'accéder à leur plein développement humain. Je ne suis pas du tout dans un raisonnement où je penserais à augmenter la taille de mon organisation religieuse, où il me faudrait être meilleur que les autres. Ce n'est plus du tout un problème, j'ai dépassé ça. Ça m'a conduit assez loin dans le renversement de l'équation que les gens ont souvent en tête. A Paris, j'habitais dans le 7e arrondissement. Pour aller travailler, je traversais ce qu'on appelle le Triangle d'or, le quartier le plus cher de France, et mon travail m'a fait gagner en quatre ans ce qu'a gagné mon père en vingt de carrière. OK, j'avais réussi à ce petit jeu-là, mais après ? Ça m'intéresse plus d'aider les gens à s'en sortir. Si je suis capable de faire ça pendant un certain temps tant mieux.

Quelle analyse faîtes-vous de la crise économique aujourd'hui ? Une analyse religieuse ?
A travers mon parcours, je suis passé par trois lieux dont tout le monde parle et que les gens connaissent peu : 1) les salles de marché, symbolisés par l'argent : beaucoup de gens en parlent parce que ça affecte tout le monde, mais très peu ont été traders 2) les monastères, qui symbolisent un peu Dieu et la réalité spirituelle - 3) la banlieue, là où beaucoup de personnes sont mises au banc. Pour moi ce sont là trois microcosmes qui résument parfaitement les questions de la crise actuelle : ce n'est pas seulement une crise financière, c'est une crise de notre relation aux autres, et de notre définition de ce qu'est l'invisible, de ce qui constitue notre humanité. On peut appeler ça dieu, spiritualité, ou éthique tout simplement.
Quand on a créé la monnaie ce n'était pas pour enrichir les banquiers mais pour vivre plus facilement ensemble. Et on a transformé ça par le biais d'innovations techniques, comme les subprimes, dont je pense qu'elles auraient dû être interdites dès le départ. Il faut réussir à se souvenir que la cupidité n'est pas le moteur du développement humain : c'est une pathologie, qui fait partie des sept péchés capitaux, et qu'on nomme avarice. Certaines personnes pensent que les gens spirituels sont des doux rêveurs mais c'est l'inverse : tous ces gens cyniques qui ont poussé le système jusqu'au bout, dans leur propre intérêt à court terme, purement égoïste, ce sont eux qui sont dans l'illusion.

On a vu en moi l'anti-Madoff.

Finalement, la crise semble donner plus de poids à votre message spirituel...

Paradoxalement mon livre a atteint un large public à partir du mois d'octobre, au moment où a été annoncée une crise boursière très importante. Tout à coup, on a vu en moi l'anti-Madoff : le gars qui au lieu de chercher à escroquer les autres a quitté le métier. Les gens se sont intéressés à mon parcours parce qu'il est à contre-courant et de fait ils ont accordé un peu de crédit à mon opinion. J'ai même été invité au Conseil économique du Parlement européen et c'est vrai qu'on entendait une mouche voler. Les gens m'écoutaient car ils se disaient peut-être qu'il peut se tromper techniquement mais en son intention c'est quelqu'un de crédible parce qu'il s'est mis au service des gens.

Vos quelques années passées dans la finance et votre choix radical sont donc devenus en quelques sorte votre atout pour vous faire entendre ?
Quand on habite dans le 7e arrondissement de Paris et qu'on décide d'aller délibérément habiter dans une cité HLM réputée pourrie, les gens vous écoutent. Mon livre n'a aucune prétentions littéraires, et ne fait que raconter mon parcours. Les gens peuvent voir que le désintéressement existe. C'est la bonne nouvelle, l'être humain est capable de faire du bien.

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