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On me demande : pourquoi aller retourner des fromages quand on a fait de belles études ?
Qu'est-ce qui vous a poussé à franchir le pas ?
Après avoir terminé mes études de sciences éco, j'ai fait Science Po Paris puis je suis entré à la banque. Le but était d'être bon dans mon travail. Paradoxalement, c'est parce que j'ai eu des offres d'emploi ailleurs de plus en plus mirobolantes - notamment celle d'une banque américaine, Merryl Lynch - que je me suis demandé ce que je voulais vraiment faire. J'avais découvert entretemps un monastère, l'abbaye de Tamié en Savoie, et ayant fait une retraite d'une semaine dans ce monastère, je suis arrivé à la décision de démissionner. La décision était aussi étonnante pour les autres que pour moi, puisque je passais de la gestion d'un portefeuille de 15 milliards de dollars, connecté à la planète, l'Asie le matin, New York l'après -midi, à un monastère où l'on fait sept prières par jour, dans un milieu rural : là, je retourne des fromages au fond d'une cave et j'ai le temps de réfléchir. Certains me demandent : pourquoi aller retourner des fromages au fin fond des Vosges quand on a fait de belles études ? C'est une bonne question.
Comment fait-on pour passer d'un rythme de vie intense - beaucoup d'activité et beaucoup de revenus - à une vie... de moine ?
Après des activités professionnelles assez intenses, c'était logique pour moi de prendre un temps de silence et de retrait. Ma décision est un peu caricaturale : je passe d'un très gros salaire à quasiment rien. Mais justement, je me suis dit qu'au lieu de parler des pauvres et de la pauvreté il valait peut-être mieux aller habiter dans certains endroits où les gens n'avaient pas forcément choisi de vivre, de partager leur vie : cela n'empêche pas de prier. Beaucoup de gens font ce genre de choix, mais dans des proportions plus mesurées. Beaucoup de traders sont devenus par exemple patrons de restaurants, enseignants, pour privilégier les relations avec les gens. Mais mon itinéraire est constitué de virages importants qui sont plus facilement repérables.
Souffriez-vous d'exercer un métier où tout est basé sur l'argent ?
Ce n'est pas tant le fait de manipuler ou de gagner beaucoup d'argent. Il se trouve qu'avec la fiscalité française une partie de votre argent va être redistribué, et puis rien ne vous interdit d'être généreux. Plus fondamentalement dans mon cas, ce qui commençait à me fatiguer c'était d'accorder la priorité parfois presque exclusive au travail. De faire des journées très longues et très stressantes. C'était une carrière assez absorbante, et qui ne me laissait plus assez de temps pour le silence. C'est un univers où l'on parle beaucoup pour mener des opérations, et on ne parle que d'une seule chose : du cours du dollars ! C'est un monde qui peut paraître bavard et qui en fait est assez muet. Le monde du libre-échange ne garantit absolument pas l'échange profond.
Difficile de prier dans ces conditions...
J'avais tenté certaines choses : j'avais trouvé des numéros de téléphone où il y avait des prières quotidiennes, ce qui me permettait d'être au téléphone à l'heure des repas de midi notamment. Et si on me demandait, je répondais : désolé je suis avec un client ! Cela montre bien à quel point cet univers n'est pas réceptif à la religion. Contrairement à certains pays musulmans où l'on peut se dire qu'il y a cinq prières par jour et s'arrêter de travailler. Dans notre société sécularisé il n'y a pas ces repères-là. Au nom de la laïcité, il y a un dieu qui s'impose, c'est l'argent. Tout doit être rentabilisé.
L'actualité de la crise a contribué à rendre négative l'image du trader. Le trader aujourd'hui est-il immoral par essence ?
Notre attachement maladif à l'argent nous fait du tort.
Quelle analyse faîtes-vous de la crise économique aujourd'hui ? Une analyse religieuse ?
A travers mon parcours, je suis passé par trois lieux dont tout le monde parle et que les gens connaissent peu : 1) les salles de marché, symbolisés par l'argent : beaucoup de gens en parlent parce que ça affecte tout le monde, mais très peu ont été traders 2) les monastères, qui symbolisent un peu Dieu et la réalité spirituelle - 3) la banlieue, là où beaucoup de personnes sont mises au banc. Pour moi ce sont là trois microcosmes qui résument parfaitement les questions de la crise actuelle : ce n'est pas seulement une crise financière, c'est une crise de notre relation aux autres, et de notre définition de ce qu'est l'invisible, de ce qui constitue notre humanité. On peut appeler ça dieu, spiritualité, ou éthique tout simplement.
Quand on a créé la monnaie ce n'était pas pour enrichir les banquiers mais pour vivre plus facilement ensemble. Et on a transformé ça par le biais d'innovations techniques, comme les subprimes, dont je pense qu'elles auraient dû être interdites dès le départ. Il faut réussir à se souvenir que la cupidité n'est pas le moteur du développement humain : c'est une pathologie, qui fait partie des sept péchés capitaux, et qu'on nomme avarice. Certaines personnes pensent que les gens spirituels sont des doux rêveurs mais c'est l'inverse : tous ces gens cyniques qui ont poussé le système jusqu'au bout, dans leur propre intérêt à court terme, purement égoïste, ce sont eux qui sont dans l'illusion.
On a vu en moi l'anti-Madoff.
Finalement, la crise semble donner plus de poids à votre message spirituel...
Paradoxalement mon livre a atteint un large public à partir du mois d'octobre, au moment où a été annoncée une crise boursière très importante. Tout à coup, on a vu en moi l'anti-Madoff : le gars qui au lieu de chercher à escroquer les autres a quitté le métier. Les gens se sont intéressés à mon parcours parce qu'il est à contre-courant et de fait ils ont accordé un peu de crédit à mon opinion. J'ai même été invité au Conseil économique du Parlement européen et c'est vrai qu'on entendait une mouche voler. Les gens m'écoutaient car ils se disaient peut-être qu'il peut se tromper techniquement mais en son intention c'est quelqu'un de crédible parce qu'il s'est mis au service des gens.
Vos quelques années passées dans la finance et votre choix radical sont donc devenus en quelques sorte votre atout pour vous faire entendre ?
Quand on habite dans le 7e arrondissement de Paris et qu'on décide d'aller délibérément habiter dans une cité HLM réputée pourrie, les gens vous écoutent. Mon livre n'a aucune prétentions littéraires, et ne fait que raconter mon parcours. Les gens peuvent voir que le désintéressement existe. C'est la bonne nouvelle, l'être humain est capable de faire du bien.
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