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Essais

Thoreau ou la bravoure tranquille

Thoreau ou la bravoure tranquille

"Nous nous imaginons que tout le vacarme de la religion, de la littérature et de la philosophie qui se fait entendre du haut des chaires, dans les salles de conférence et dans les salons se répercute dans tout l'univers, que c'est un bruit aussi général que celui de la terre tournant sur son axe. Mais si un homme dort profondément, il va tout oublier entre le coucher et le lever du soleil. C'est le mouvement de trois pouces d'un balancier dans un coffre d'horloge qui rend sensible à chaque instant le grand pouls de la nature. Quand nous ouvrons les paupières et les oreilles, il disparaît avec fracas dans un nuage de fumée commme les wagons sur la voie ferrée. lorsque je découvre un objet de beauté dans le coin le plus reculé de la nature, l'esprit serein et discret qu'exige sa contemplation me rappelle à quel point le secret d'une vie privée est inexprimale, tant elle est empreinte de silence et de modestie. C'est dans un recoin fort tranquille et béni qu'il convient d'apprécier la beauté que renferment les mousses. Quel admirable entraînement procure la science en préparation des combats de la vie active ! En vérité, la vaillance incontestée que supposent ces études, est beaucoup plus impressionnante que la bravoure triomphale du guerrier. (...) La bravoure tranquille de l'homme est admirable. Son oeil est fait pour saisir poissons, fleurs, oiseaux, quadrupèdes et bipèdes. La science fait toujours preuve de bravoure car savoir, c'est savoir ce qui est bien; le doute et le danger reculent devant elle."

Si on voulait faire de la vraie et bonne critique (ce qui n'est pas toujours compatible avec notre travail de présentation des livres), il faudrait oser ne rien ajouter à cet extrait de l'Histoire Naturelle du Massachussets de Henry David Thoreau, l'un des essais repris dans cette nouvelle anthologie. L'écriture de Thoreau parle d'elle-même : tout ici n'est que nature, intelligence et volupté, légèreté, fluidité et végétaline (ou végétalisme). Auteur américain qu'on a déjà salué ici récemment pour son très beau Walden (1854), Thoreau s'est fait connaître avant tout par ses écrits mi-théoriques, mi-poétiques dont le fameux Résistance au gouvernement civil, écrit en 1849, pour expliquer pourquoi il ne paierait désormais plus ses impôts au gouvernement et qui fait figure d'emblème des rapports ambigus entre les américains, la liberté et l'Etat fédéral.

L'essai est à lui seul assez bien tourné, à des lieues des diatribes antifiscalistes qu'on peut imaginer de nos jours. Plus que le Thoreau politique (représenté ici par un beau texte sur l'abolitionniste John Brown), c'est néanmoins le Thoreau humaniste et naturaliste qui est la figure la plus attachante de cet ouvrage au travers des très belles pages qui tiennent autant de la promenade bucolique, de la philosophie "rousseauiste" ou de l'entomologie et qui sont désignées ici sous leurs titres éloquents : les pommes sauvages, la succession des arbres en forêt ou la monumentale Histoire Naturelle du Massachussets sorte d'herbier littéraire géant que l'auteur s'échinera à compléter jusqu'à sa mort précoce (44 ans) en 1862.

La pensée de Thoreau est un mélange complexe et typiquement américain (d'où sa faible renommée européenne jusqu'à récemment) d'individualisme et d'anarchisme, d'espoir et de désespoir, de raison et de quasi-panthéisme. Ceux qui a posteriori en onf fait un écolo par anticipation (il était partiellement végétarien) ou un frère spirituel de Rousseau en seront pour leurs frais : les positions de Thoreau sont souvent si fragiles, ambigues et pragmatiques, qu'elles ne définissent pas tant une éthique collective qu'une éthique individuelle, elle-même (c'est le principe en la matière) hautement contradictoire et inépuisable.

On peut voir dans le beau film de Sean Penn, Into the Wild, dont le personnage avait embarqué Walden dans la musette jusqu'à son bus de mort, toute la tension qui peut exister entre une posture d'humanité inscrite dans la contemporanéité (être de son temps, en clair) et une posture nature friendly, écoloprogressiste ou je ne sais quoi d'autre. Si on veut se simplifier la vie, lire Thoreau n'est pas ce qu'il y a de mieux à faire, même si cela permet d'attirer l'attention sur l'essentiel, soit chez lui cette idée de ressentir la liberté dans sa chair, comme besoin primaire. L'idée est presque primitive mais s'entend très bien. Libre à chacun d'y donner la consistance qu'il voudra.

benjamin berton.